Brève description de l'adolescence

Une transformation physique et psychique

L'adolescence, période de passage nécessaire pour accéder au statut d'adulte, est un processus long dont l'origine physiologique est la puberté menant à la maturité sexuelle.

Les changements physiques entraînés par la puberté provoquent un bouleversement de l'identité de l'adolescent, de sa relation à lui-même et à son corps; ils l'obligent à remanier ses liens avec ses parents et le contraignent à un intense travail de deuil du monde de l'enfance.

Son déroulement harmonieux est certainement facilité lorsque le jeune bénéficie de bases affectives et d'une image de lui-même suffisamment solides, qui dépendent beaucoup de la qualité des premières interactions avec ses parents durant la petite enfance et l'enfance.


Pour autant, cette période de vie soumet tout adolescent à des vécus de crise intérieure intense et potentiellement déstabilisante.


Ce passage vers l'âge adulte s'étale sur plusieurs années, se déroule par étapes qui, souvent, se chevauchent et dont le rythme et la succession varient étonnamment d'un adolescent à l'autre. Il s'agit d'un processus de la vie affective qui tend à (re)trouver un équilibre entre l'attachement aux parents et la création de liens affectifs nouveaux. Deux phases peuvent être très schématiquement distinguées :
  1. L'adolescent doit remanier son identité en y intégrant un nouveau corps pubère, devenu sexuellement mature; il devra mobiliser des ressources psychiques pour contenir et utiliser au mieux ses pulsions sexuelles et agressives, intensifiées par la puberté. Le corps pubère de l'adolescent pourrait désormais donner réalité à ses désirs et ses fantasmes, ce qui est vécu comme un danger, une source d'angoisses. Avec les moyens psychologiques dont il dispose, le jeune doit maîtriser ses pulsions (rôle de la masturbation et des fantasmes) et réaménager la distance avec ses parents, objets premiers de ses élans amoureux (complexe d'Œdipe et tabou de l'inceste sont très vivement sollicités par l'avènement de la puberté).
  2. L'adolescent doit faire le deuil de son enfance et devenir (psychiquement) plus autonome par rapport à ses parents. L'adolescence marque le deuxième temps, le premier se situant dans la petite enfance, du processus de séparation et d'individuation par rapport aux parents. L'adolescent perd l'illusion d'être immortel et tout-puissant; il doit se résoudre à
    • d'une part, n'être que fille ou garçon et renoncer au fantasme infantile de bisexualité (différence des sexes), ce qui implique aussi d'admettre qu'il est incomplet, qu'il dépend de l'autre sexe, qu'il ne se suffit pas à lui-même;
    • d'autre part, s'accepter comme l'enfant issu de l'union de ses parents (différence des générations), ce qui implique aussi d'admettre l'idée de la mort et de sa propre finitude;
    • et, enfin, faire le deuil des parents idéaux et tout-puissants de l'enfance (la "mère toute bonne", le "père invincible") et des parents uniques objets d'amour (tabou de l'inceste).
Le jeune se trouve alors dans la nécessité de reprendre à son compte les idéaux, les projets, les interdits, la loi que ses parents incarnaient et portaient jusqu'alors pour lui, faute de quoi il resterait trop dépendant de leur présence permanente, en position d'enfant, à un moment où son nouveau corps d'adulte rend angoissante une proximité trop grande avec eux. Il lui est donc imposé de remanier son identité (y compris sexuelle) et l'image qu'il a de lui-même, de déplacer ses idéaux et ses investissements vers d'autres que ses parents. Un groupe de pairs, des personnages "de référence", divers objets de passion deviennent alors le support nouveau de ses idéaux et de ses pulsions sexuelles et agressives. Les changements et les renoncements par rapport aux parents peuvent, par exemple, se réaliser en :
Ces processus d'identification permettent un réaménagement des liens familiaux qui tient compte de la nouvelle réalité physique et psychique de l'adolescent, tout en gardant un lien solide avec les parents. Ces aspects spécifiques de la dynamique de l'adolescence obligent donc les jeunes à un long et bouleversant travail psychique (essentiellement inconscient), source, chez beaucoup, de sentiments de dévalorisation, de moments dépressifs, d'idées de mort, de sentiments de fragilité et de vacillement identitaire. Devant l'intensité des vécus et des questionnements, l'adolescent doit mettre en place des moyens psychiques de régulation et de défense, qui donnent à son comportement ce caractère assez spécifique : la "crise d'adolescence".

Ainsi l'adolescent montre-t-il particulièrement :

a)un besoin de maîtrise et une crainte de la passivité à la suite de l'érotisation des liens

Si l'adolescent agit et réagit aussi activement et intensément au monde, aux règles, au "système" des adultes, c'est qu'il a le sentiment d'avoir à lutter contre toute forme de passivité pour affirmer son existence propre.

Ainsi, toutes ses relations et tous ses investissements – y compris ses pensées, ses processus intellectuels, son corps – sont imprégnés du nouveau rapport au corps et se trouvent, dès lors, intensément érotisés.

L'adolescent craint souvent de se sentir piégé par les satisfactions et le plaisir qu'il pourrait ressentir dans une bonne relation avec l'un de ses parents (accentuant le risque de dépendance à l'égard de cet adulte source de plaisir) alors qu'il ressent par ailleurs envers lui – depuis l'avènement de la puberté – des sentiments nouveaux, érotisés et vécus comme dangereux.

Il en va de même lorsque ses capacités de penser et d'apprendre lui sont sources de satisfactions, de découvertes et de questionnements intellectuels, alors que ses pensées sont envahies de fantasmes culpabilisés et mal maîtrisés qui, à leur tour, menacent d'envahir les activités d'apprentissage. Chez certains adolescents fragiles, le plaisir d'apprendre risque de se confondre avec des plaisirs dangereux ou interdits.

Les craintes de l'adolescent sont renforcées par la lutte qu'il mène contre son propre désir de dépendance et de régression induit par la peur de ses désirs nouveaux et par la crainte de grandir.

Il peut réagir en tentant de maîtriser son espace de vie et la distance vis-à-vis de ses parents et des adultes en général : le jeune réduit le temps des repas familiaux, interdit l'accès à sa chambre dans laquelle il crée "son" désordre, n'embrasse plus volontiers ses parents, accapare le téléphone, etc..

En réalité, la passivité, le refus, l'opposition, le négativisme bien observés chez la plupart des adolescents sont, paradoxalement, des attitudes très actives de leur part pour contrer leur crainte de dépendance à l'égard des parents!

Plus dramatiques, ce besoin de maîtrise et cette crainte de la dépendance peuvent aller jusqu'à l'isolement ("je n'ai besoin de personne"), le refus de se nourrir ("mon corps n'a besoin de rien et ne se nourrit que de lui-même"), l'inhibition des intérêts, de la pensée, des apprentissages et donc de la scolarité ("je ne peux pas me permettre d'attendre d'un adulte le savoir, de me poser des questions sur ce que j'ignore, ce qui risque de réveiller mon intérêt").

b)un rapport modifié avec son corps d'adolescent

Le corps de l'adolescent devient lui aussi un moyen privilégié d'expression de ses conflits et des rites lors de cette phase de vie.

Aux yeux de l'adolescent, le corps représente le fruit de l'union de ses parents et le fait inaliénable qu'il n'a pas décidé de sa naissance
. Les signes extérieurs de ressemblance à l'un de ses parents l'inscrivent inéluctablement dans la succession des générations, l'obligent à penser ses origines et donc la sexualité entre ses parents dont il a, par définition, été exclu.
On peut y voir l'origine de sentiments de honte, de culpabilité et de rage qui conduisent l'adolescent à cacher (ou au contraire à exhiber) son corps pubère aux regards d'autrui, à le maltraiter pour tenter d'en exercer la maîtrise (comme dans la pratique de l'exercice physique "extrême", des tatouages, du "piercing", du contrôle alimentaire) allant parfois jusqu'aux automutilations et aux gestes suicidaires.

c)un rapport modifié avec sa pensée : le développement de la pensée abstraite

Vers l'âge de 12-13 ans, le jeune accède à une nouvelle forme de pensée : la pensée abstraite, qui le prépare à de nouvelles acquisitions intellectuelles et modifie de façon déterminante son rapport au monde.

La capacité nouvelle à raisonner par hypothèse et déduction viendra en renfort des moyens psychologiques que déploie le jeune pour mener à bien le processus de l'adolescence, en lui permettant d'envisager la réalité comme une hypothèse parmi d'autres : ses fantasmes ne se réaliseront pas nécessairement et les catégories du possible et du probable se substituent à la toute-puissance de la pensée de l'enfant (qui confond imaginaire et réalité).

Ces nouvelles facultés cognitives vont enrichir ses capacités à penser son monde interne (ses fantasmes) mais au prix, le plus souvent, d'une douloureuse remise en question de l'estime de soi.


Les caractéristiques du développement intellectuel à l'adolescence viennent donc redoubler la fragilisation inhérente aux remaniements des investissements affectifs déjà évoqués.