HUMANISME ET GENOCIDES

LA POLITIQUE NAZIE D’EXTERMINATION

Document n°1 : Gazage

David Olère, Gazage, 1946
David Olère, Gazage, 1946

Document n°2 : l’espace vitale selon Hitler

«La politique extérieure de l'État raciste doit assurer les moyens d'existence sur cette planète, de la race que groupe l'État, en établissant un rapport sain, viable et conforme aux lois naturelles entre le nombre et l'accroissement de la population d'une part, l'étendue et la valeur du territoire d'autre part. De plus, on ne doit considérer comme rapport sain que la situation dans laquelle l'alimentation d'un peuple est assurée par les seules ressources de son propre territoire. [...] Seul, un espace suffisant sur cette terre assure à un peuple la liberté de l'existence. [...]
Aussi, nous autres nationaux-socialistes, biffons-nous délibérément l'orientation de la politique extérieure d'avant-guerre. Nous commençons là où on avait fini il y a six ans. Nous arrêtons l'éternelle marche des Germains vers le sud et vers l'ouest de l'Europe, et nous jetons nos regards sur l'Est. Nous mettons un terme à la politique coloniale et commerciale d'avant-guerre et nous inaugurons la politique territoriale de l'avenir. Mais si nous parlons de nouvelles terres en Europe, nous ne saurions penser d'abord qu'à la Russie et aux pays limitrophes en dépendant. »

Hitler, Mein Kampf, 1925

Document n°3 : Les camps de concentration et d’extermination

Les camps de concentration et d’extermination

Document n°4 : entrée du camp de Buchenwald : « A chacun son dû »

entrée du camp de Buchenwald

Document n°5 : détenus dans un camp de concentration

détenus dans un camp de concentration

Document n°6 : Témoignage d’un déporté dans un camp.

« Le chef de chambrée m'envoya dans le commando de travail de plus dur parmi les commandos de Sachsenhausen. Le travail commençait à cinq heures par une marche vers la fabrique de parpaings distante d'environ deux kilomètres. Les internés se mouvaient tous les matins, en longues colonnes de marche et par tous les temps, du camp vers ce lieu de travail, un gigantesque atelier sur un large terrain sablonneux. On devait y cuire des briques dont la SS avait besoin pour ses multiples édifices ...
Des juifs traînaient un rouleau de plusieurs tonnes. Huit cents étudiants tchèques se précipitaient, tels une chaîne vivante, dans les entrailles d'une péniche chargée pour lui arracher des sacs de ciment. Les préposés SS se démenaient et frappaient avec des gros morceaux de bois les internés qui, à leur avis, n'avançaient pas suffisamment vite. Des hommes s'écroulaient sous le poids des supports métalliques, étaient brutalement remis sur pieds pour continuer en gémissant.
On mangeait debout, sous la pluie ruisselante ou dans la chaleur brûlante, sous la neige et dans le froid glacia1... »

J. Billing, Hitlérisme et système concentrationnaire, 1967

Document n°7 : Les lois de Nuremberg du 15 septembre 1935

« Pénétré de la conscience que la pureté du sang allemand est la prémisse de la perpétuation du peuple allemand, et inspiré de la volonté indomptable d'assurer l'avenir de la nation allemande, le Reichstag a adopté à l'unanimité la loi suivante, qui est proclamée par les présentes:

  1. Les mariages entre Juifs et sujets de sang allemand ou assimilés sont interdits.
  2. Le rapport extra-marital entre Juifs et sujets de sang allemand ou assimilé est interdit.
  3. Les Juifs ne peuvent pas utiliser au service de leur ménage des femmes de sang allemand ou assimilé âgées de moins de quarante-cinq ans.
  4. Il est interdit aux Juifs de pavoiser aux couleurs allemandes nationales. Par contre, ils peuvent pavoiser aux couleurs juives: l'exercice de ce droit est protégé par l'État.
  5. Les infractions au § 1 seront sanctionnées par des peines de réclusion. Les infractions au §2 seront sanctionnées par une peine d'emprisonnement ou une peine de réclusion. »

Document n°8 : Ghettos et exécutions en territoires conquis

« Le 1er septembre 1939, c'est la guerre. Onze jours plus tard, les bandits allemands arrivent à Drohobycz, où ils resteront jusqu'au 24. Pendant ces quelques jours ils foulent aux pieds notre dignité, en forçant notre intelligentsia aux travaux les plus vils : nettoyer les rues, les toilettes, etc. Dans notre naïveté, nous nous imaginions que c'était là le plus grand malheur qui pouvait nous arriver. Nous ne savions pas alors ce qui nous attendait. Conformément à l'accord germano-soviétique, les Allemands se retirent jusqu'à San, et Drohobycz est occupé par les Russes, qui y restèrent jusqu'au 1er juillet 1941. Immédiatement après l'arrivée des Allemands à Drohobycz, le 1er juillet 1941, des Ukrainiens organisent un pogrom, assassinant des juifs et pillant leurs biens. Ce jour-là, parmi nous, quarante-sept hommes et femmes sont tués, et deux cent cinquante grièvement blessés, dont la plupart meurent dans des souffrances effroyables, privés de secours médical. Le deuxième jour du pogrom, les Allemands publient un appel à la «population aryenne» lui .interdisant de tuer, et ils organisent un Conseil juif (Judenrat) avec à sa tête le docteur Rosenblatt et le docteur Rurhberg. Je n'ai pas accepté l'offre qui m'a été faite d'y participer. Le Judenrat fut l'épisode le plus triste de l'histoire des Juifs. Les premiers jours, les premières semaines passèrent presque tranquillement. Par-ci, par-là, un juif était tué ou molesté sans aucun motif dans la rue, mais il n'y avait pas encore d'exécutions collectives. Vers la fin de juillet, les Allemands annoncèrent la création des offices de travail (Arbeitsamt), dont le rôle était de s'emparer de tous les juifs de seize à soixante-cinq ans et de les contraindre au travail.Chaque juif et chaque juive de plus de six ans devait porter sous peine de mort un bandeau sur le bras gauche avec l'étoile de David cousue. Il leur était interdit de marcher sur les trottoirs, ils devaient s'incliner très bas devant chaque militaire, n'avaient pas droit aux trains, autos ou fiacres, ni le droit de tenir commerce, d'être soignés dans des « hôpitaux aryens », etc. Ils ne pouvaient habiter que dans quelques rues qui leur étaient réservées...Les Allemands s'emparèrent de tous les juifs et les firent travailler dans les usines, dans la construction des ponts, dans les forêts, à casser des cailloux, nettoyer la ville, etc. Chacun recevait en salaire le quart d'un pain noir, que payaient d'ailleurs les juifs eux-mêmes. Un jour le Judenrat n'a pas mis à la disposition de l'office le nombre prescrit de travailleurs juifs. Il fut décidé alors d'exécuter dix juifs, dont un avocat, Me Bardech. Ce fut le premier tribut de sang payé par la population juive de Drohobycz, à titre collectif, vers le milieu de 1941.Dans les premiers jours de novembre 1941, le Judenrat fut invité à transmettre à tous les juifs entre seize et cinquante ans qui ne «se sentaient pas aptes au travail » l'ordre de se soumettre à une visite médicale à l'hospice de vieillards. Il s'en présenta quatre cent vingt Les hommes de la Gestapo et de la milice ukrainienne les entourèrent. Des camions arrivèrent une heure après et leurs bourreaux les emmenèrent dans la forêt de Bronica où, après les avoir frappes jusqu'au sang, ils les fusillèrent. Les camions revinrent en ville, pleins de vêtements et de chaussures, témoignant ainsi de l'abomination qui venait d'avoir lieu. A cette époque la Judenrat reçut l'autorisation d'ouvrir dans le quartier juif un konsum dont le rôle était de distribuer aux habitants leurs légumes à prix d'or. Dans le ghetto, ce fut la faim et la misère. Dépourvus de moyens, les juifs mouraient au rythme de vingt à trente par jour. Fin décembre 1941, les Allemands ordonnèrent au Judenrat de leur soumettre, dans les 24 heures, une liste de mille juifs inscrits au Secours communal. La moitié de la population juive dépendait alors de cette institution. Le Judenrat donna une liste de mille personnes qui reçurent l'ordre de se présenter à l'hospice de vieillards à une certaine heure avec 25 kg de bagages. A leur arrivée, on leur enleva immédiatement tous leurs biens - fruit du labeur d'une vie, - on les entassa à coups de pied et de poing dans des wagons et on les emmena. Ce furent là les premiers martyrs du camp de la mort de Belsen. Par la suite nombreux furent nos frères et nos soeurs qui en prirent le chemin. Le nombre d'habitants juifs diminuait sans cesse, les Allemands gagnaient du terrain pour installer des aryens dans les rues d'où les juifs disparaissaient. »

Samuel Rothenberg, Lettre, 1948

Document n°9 : Einsatzgruppen

Einsatzgruppen

Document n°10 : La conférence de Wansee

« Classé secret du Reich, exemplaire n° 16 sur 30 [...]. Le chef de la police de sécurité et du SD, l'Obergruppenführer SS Heydrich, fit part en ouverture de la mission qui lui était confiée par le maréchal du Reich en vue de la préparation de la solution finale de la question juive en Europe, et indiqua que l'objectif de cette réunion était de clarifier les questions de fond. [... ]
Désormais, à la place de l'émigration, la nouvelle solution, avec l'aval préalable du Führer, est l'évacuation des Juifs vers l'est. [...] Au cours de la solution finale de la question juive en Europe, sont à prendre en considération environ 11 millions de Juifs. […]
Au cours de la solution finale, les Juifs de l'Est devront être mobilisés pour le travail avec l'encadrement voulu. En grandes colonnes de travailleurs, séparés par sexe, les Juifs aptes au travail seront amenés à construire des routes dans ces territoires, ce qui sans doute permettra une diminution naturelle substantielle de leur nombre. Pour finir, il faudra appliquer un traitement approprié à la totalité de ceux qui resteront, car il s'agira évidemment des éléments les plus résistants, puisque issus d'une sélection naturelle [...].
Au cours de l'exécution pratique de la solution finale, l'Europe sera passée au peigne fin d'ouest en est. [... ]
Les Juifs évacués passeront d'abord, convoi par convoi, par des ghettos de transit, et de là seront transportés plus loin à l'est. [...]
Au cours de la mise en œuvre des projets pour la solution finale, les lois de Nuremberg doivent en quelque sorte former le fondement, mais la condition d'une liquidation du problème sans laisser de traces passe également par la résolution des questions relatives aux mariages mixtes et aux Mischlinge […]. Pour simplifier le problème des mariages mixtes, il faudrait réfléchir à des dispositions par lesquelles le législateur dirait: "ces mariages sont dissous" ; le secrétaire d'État, Dr Stukart, proposa en outre d'adopter la stérilisation obligatoire.
En conclusion, [...] on était d'avis qu'il fallait mener immédiatement, dans les territoires en question, certains travaux préparatoires au déroulement de la solution finale, en évitant cependant de provoquer l'inquiétude de la population. »

Rapport secret rédigé par Heydrich, chef de la police de sécurité et du SD, de la conférence de Wannsee du 20 janvier 1942

Document n°11 : Sélection sur la rampe de déchargement des wagons (mai ou juin 1944)

Sélection sur la rampe de déchargement des wagons

Document n°12 : L’intégration des fonctions du camp

« Le produit numéro un du travail à Auschwitz était la mort. Tout concourait à la marche du crématoire. C'était le but: les détenus construisaient les crématoires, les routes qui y menaient, leurs propres baraques. Mais Auschwitz était aussi un camp de concentration classique car les usines Krupp, Siemens (et d'autres encore comme IG Farben) s'étaient installées en partie à l'intérieur du camp et utilisaient la main-d'œuvre esclave. [...] Si les besoins du camp (de travail forcé) étaient, disons, de 30 000 prisonniers, et si 5000 mouraient au travail, ils étaient remplacés par une force neuve, prélevée sur les transports juifs. Mais si seulement 1000 mouraient, 1000 seulement étaient remplacés. Et un plus grand nombre était gazé. »

Témoignage de Rudolf Vrba, recueilli par Claude Lanzmann pour son film Shoah, 1985

Document n°13 : Une chambre à gaz à Auschwitz

Une chambre à gaz à Auschwitz

Document n°14 : Le gazage

« Les Juifs destinés à l'extermination, hommes et femmes, étaient conduits séparément vers les crématoires dans un calme aussi complet que possible. Dans la pièce destinée au déshabillage, les détenus du commando spécial qui y étaient employés leur expliquaient, dans leur propre langue, qu'on les avait amenés ici pour les doucher et les épouiller; ils les invitaient à bien ranger leurs vêtements et surtout à bien marquer leur place afin de pouvoir rapidement reprendre leurs effets à la sortie. Les détenus du commando avaient eux-mêmes le plus grand intérêt à ce que l'opération se poursuivît rapidement, calmement et sans heurt. Après s'être déshabillés, les Juifs entraient dans la chambre à gaz; celle-ci était munie de douches et de conduites d'eau, ce qui donnait effectivement l'impression d'une salle de bains. Les femmes entraient les premières avec leurs enfants; elles étaient suivies par les hommes qui se trouvaient toujours en minorité en raison de la sélection à l'arrivée. [...] On verrouillait rapidement la porte et les "infirmiers désinfecteurs", déjà prêts, laissaient immédiatement pénétrer les gaz par les lucarnes à travers le plafond. Les boîtes contenant les granulés y étaient vidées et les gaz se répandaient immédiatement. À travers le judas de la porte on pouvait voir que ceux qui se trouvaient le plus près de la boîte tombaient raides morts. On peut affirmer que pour un tiers des enfermés la mort était immédiate. Les autres vacillaient, se mettaient à crier, manquaient d'air. Mais leurs cris se transformaient rapidement en un râle et en quelques minutes ils étaient tous étendus. Au bout de vingt minutes au maximum, aucun ne bougeait plus. [...] On s'occupait immédiatement de l'évacuation des cadavres. [...] Le commando spécial s'occupait aussi d'extraire les dents en or et de couper les cheveux longs des femmes. Ensuite on transportait les corps par l'ascenseur au rez-de-chaussée où se trouvaient les fours. »

Rudolf Hoess, commandant du camp d'Auschwitz, Le Commandant d'Auschwitz parle, 1979.

Document n°15 : Les fours crématoires

Les fours crématoires

Document n°16 : Les expériences médicales dans les camps

« Lors d'expériences sur le vide réalisées en accord avec l'armée de l'air allemande, le docteur Rascher se sert de cobayes juifs.
Le 5 avril 1942, il rédige un rapport secret adressé à Himmler:
«La troisième expérience prit une tournure si extraordinaire que j'appelai un médecin SS du camp comme témoin. Il s'agissait d'une expérience continue sans oxygène, à une altitude de 12 kilomètres, pratiquée sur un juif en bon état général, âgé de 37 ans. La respiration se poursuivit pendant 30 minutes. Au bout de 4 minutes, le sujet commença à transpirer et à remuer la tête. Au bout de 5 minutes, des crampes se produisirent. Entre 6 et 10 minutes, le rythme respiratoire s'accrut et le sujet perdit connaissance. Entre 11 et 30 minutes, la respiration se ralentit, jusqu'à trois mouvements par minute et finalement s'arrêta.»
À ce rapport, Rascher joint une lettre d'invitation pour qu'Himmler «vienne assister à quelques essais». Le 13 avril, Himmler répond: «Les dernières épreuves de vos expériences m'ont particulièrement intéressé. Puis-je vous demander les choses suivantes:
Cette expérience doit être répétée sur d'autres condamnés à mort ... Si cette expérience réussit, le condamné à mort aura sa peine commuée en emprisonnement à vie dans un camp de concentration.
Tenez-moi au courant de ces expériences.
Cordialement vôtre et Heil Hitler!»

Cité dans Ph. Aziz, Les médecins de la mort, 1975

Document n°17 : Le tribunal de Nuremberg

Le tribunal de Nuremberg

Document n°18 : La notion de « crime contre l’humanité »

« Crimes contre l'humanité: c'est-à-dire l'assassinat, l'extermination, la réduction en esclavage, la déportation, et tout autre acte inhumain commis contre toutes les populations civiles, avant ou pendant la guerre, ou bien les persécutions pour des motifs politiques, raciaux ou religieux lorsque ces actes ou persécutions, qu'ils aient constitué ou non une violation du droit interne du pays où ils ont été perpétrés, ont été commis à la suite de tout crime rentrant dans la compétence du tribunal (crimes contre la paix: violations de traités; crimes de guerre: violations des lois et coutumes de guerre), ou en liaison avec ce crime.»

Article 6b des chefs d'accusation définis pour le tribunal international de Nuremberg, par les représentants des États-Unis, de la France, du Royaume-Uni et de l'URSS, le 8 août 1945

Documents n°19 : Pourquoi ? Témoignages de Rudolf Hoess

Rudolf Hoess (1900-1947) a occupé la fonction de commandant du camp de concentration puis d'extermination d'Auschwitz du 1er mai 1940 à la fin octobre 1943. Condamné à mort par un tribunal spécial polonais le 2 avril 1947, la sentence a été exécutée par pendaison au camp d'Auschwitz le 7 avril 1947. Durant sa détention, R. Hoess rédige ses mémoires, un « compte rendu sincère » dans lequel l'auteur se livre à coeur ouvert.

a. L’obéissance au Führer

« Selon la volonté d'Himmler, Auschwitz était destiné à devenir le plus grand camp d'extermination de toute l'histoire de l'humanité.
Au cours de l'été 1941, lorsqu'il me donna personnellement l'ordre de préparer à Auschwitz une installation destinée à l'extermination en masse et me chargea moi-même de cette opération, je ne pouvais me faire la moindre idée de l'envergure de cette entreprise et de l'effet qu'elle produirait.
Il y avait certes, dans cet ordre quelque chose de monstrueux qui surpassait de loin les mesures précédentes. Mais les arguments qu'il me présenta me firent paraître ses instructions parfaitement justifiées. Je n'avais pas à réfléchir ; j'avais à exécuter la consigne. Mon horizon n'était pas suffisamment vaste pour me permettre de me former un jugement personnel sur la nécessité d'exterminer tous les Juifs.
Du moment que le Führer lui-même s'était décidé à une "solution finale du problème juif", un membre chevronné du parti national-socialiste n'avait pas de question à se poser, surtout lorsqu'il était un officier SS. "Führer, ordonne, nous te suivons" signifiait pour nous beaucoup plus qu'une simple formule, qu'un slogan. Pour nous, ces paroles avaient valeur d'engagement solennel.
Après mon arrestation, on m'a fait remarquer à maintes reprises que j'aurais pu me refuser à l'exécution de cet ordre ou même, le cas échéant, abattre Himmler. Je ne crois pas qu'une idée semblable ait pu effleurer l'esprit d'un seul parmi les milliers d'officiers SS. C'était une chose impossible, impensable. Il y a eu certes beaucoup de cas où des officiers SS ont critiqué tel ordre particulièrement sévère d'Himmler; ils ont protesté, grogné, mais il n'y a pas un seul cas où ils se soient refusés à obéir.
Parmi les officiers SS nombreux étaient ceux que la dureté implacable d'Himmler avait blessés, mais je suis fermement convaincu qu'aucun d'entre eux n'aurait osé lever la main sur lui ; même dans leurs pensées les plus intimes, ils auraient reculé devant un tel acte. En sa qualité de Reichsführer SS, Himmler était "intouchable". Les ordres qu'il donnait au nom Führer étaient sacrés. Nous n'avions pas à réfléchir ou à chercher des interprétations plus ou moins plausibles. Nous n'avions qu'à en tirer les dernières conséquences même en sacrifiant sciemment notre vie, comme beaucoup d'officiers SS l'ont fait pendant la guerre.
Ce n'est pas en vain que les cours d'entraînement pour SS nous offraient les Japonais comme un lumineux exemple du sacrifice total à l'État et à un empereur d'essence divine. Le souvenir ces cours d'instruction ne s'effaçait pas comme celui de conférences universitaires ; il restait profondément gravé dans nos esprits et Himmler savait très bien ce qu'il pouvait exiger de nous. Aujourd'hui, les gens de l'extérieur n'arrivent pas à comprendre qu'il ne se soit pas trouvé un seul officier SS pour refuser d'exécuter un ordre d'Himmler ou pour faire disparaître le Reichsführer à la suite d'une directive particulièrement cruelle. À nos yeux, le Führer avait toujours raison et de la même façon son suppléant direct, le Reichsführer. L'Angleterre, pays démocratique, ne reste-t-elle pas fidèle à un principe fondamental accepté par chaque citoyen conscient de ses devoirs : Right or wrong-my country. »

b. Les conclusions de Hoess

« Quel est le jugement que je porte aujourd'hui sur le Troisième Reich ? Sur Himmler avec ses SS, sur les camps de concentration et la police de Sécurité ? Comment est-ce que je considère les événements qui se sont produits sous mes yeux dans ce secteur ? Comme par le passé, je reste fidèle à la philosophie du parti national-socialiste. Lorsqu'on a adopté une idée vingt-cinq ans, lorsqu'on s'est attaché à elle corps et âme, on n'y renonce pas parce que ceux qui devaient la réaliser, les dirigeants de l'État national-socialiste, ont commis des erreurs et des actes criminels qui ont dressé contre eux le monde et plongé dans la misère, pour des dizaines d'années à venir le peuple allemand. Pour ma part, je ne suis pas capable d'un tel reniement.
En lisant les publications des documents retrouvés et les procès-verbaux de Nuremberg, je me suis aperçu que les dirigeants du Troisième Reich ont provoqué par leur politique de violence cette guerre terrible avec toutes ses conséquences.
J'ai compris que nos dirigeants, en se servant d'une propagande et d'une terreur inouïes, sont parvenus à soumettre à leur volonté notre peuple tout entier qui, à de rares exceptions près, les a suivis jusqu'au bout sans manifester le moindre esprit critique ou de résistance.
À mon avis, on aurait pu atteindre tout aussi bien par des moyens pacifiques l'élargissement nécessaire de notre espace vital. Ceci dit, je suis fermement convaincu que les guerres ne peuvent être évitées et qu'elles se produiront aussi dans l'avenir.
Mais pour jeter un voile sur la politique de force adoptée par nos dirigeants, il fallait rendre leurs mesures acceptables pour la nation en déformant la réalité par la propagande. Pour empêcher que se manifeste le doute ou l'opposition, il fallait également instaurer la terreur que nous avons connue.
Pour ma part, je crois qu'un ennemi sérieux peut être désarmé si on lui oppose des principes meilleurs que les siens.
Hitler était le représentant le plus typique d'une doctrine fondée sur la "mystique du chef". Chaque Allemand devait se soumettre sans condition et sans critique aux dirigeants de l'État, considérés comme seuls capables de comprendre et de satisfaire les vraies aspirations populaires.
Tout citoyen qui ne se soumettait pas à cette doctrine devait être éliminé de la vie publique. C'est dans ce sens et dans ce but qu'Himmler a créé et élevé ses SS, les camps de concentration et la direction de la Sécurité du Reich.
Aux yeux d'Himmler, l'Allemagne était le seul État qui avait le droit d'exercer sa domination sur l'Europe. Tous les autres peuples étaient relégués au deuxième plan. Les nations au sang nordique prédominant devaient jouir d'un traitement privilégié afin qu'on puisse les englober, par la suite dans le corps de l'Allemagne. Les peuples de sang oriental, par contre, devaient être morcelés et réduits à néant, à l'état d'ilotes.
En s'inspirant de ces idées, on avait organisé, dès avant la guerre, des camps de concentration destinés à l'internement des ennemis de l'État. Grâce au procédé de la sélection, ils devinrent, par là même, des lieux d'éducation pour les asociaux et rendirent dans ce domaine des services précieux à la nation tout entière. Ils devinrent aussi un instrument utile pour la "lutte préventive" contre la criminalité.
Mais, à partir de la déclaration de guerre, ces camps se transformèrent en lieux d'extermination directe et indirecte où allait être anéantie cette partie de la population des territoires conquis qui se rebellait contre ses conquérants et ses oppresseurs.
J'ai déjà longuement expliqué mon attitude personnelle à l'égard de ces "ennemis de l'État".
De toute façon, c'était une erreur de procéder à l'extermination de grandes parties des nations ennemies. On aurait pu réduire les mouvements de résistance par un traitement bienveillant et raisonnable de la population des territoires occupés
En fin de compte, le nombre des adversaires vraiment sérieux serait devenu insignifiant.
Aujourd'hui, je reconnais aussi que l'extermination des Juifs constituait une erreur, une erreur totale. C'est cet anéantissement en masse qui a attiré sur l'Allemagne la haine du monde entier. Il n'a été d'aucune utilité pour la cause antisémite, bien au contraire, il a permis à la juiverie de se rapprocher de son but final.
Quant à la direction de la Sécurité du Reich, ce n'était que l'organe d'exécution, le bras policier prolongé d'Himmler. Cette direction et les camps de concentration eux-mêmes n'étaient destinés qu'à servir la volonté d'Himmler et les intentions d'Adolf Hitler.
J'ai déjà amplement expliqué dans les pages précédentes l'origine des horreurs qui se sont produites dans les camps de concentration. Pour ma part, je ne les ai jamais approuvées. Je n'ai jamais maltraité un détenu ; je n'en ai jamais tué un seul de mes propres mains. Je n'ai jamais toléré les abus de mes subordonnés.
Et lorsque j'entends maintenant parler, au cours de l'interrogatoire, des tortures épouvantables qu'on a imposées aux détenus d'Auschwitz et d'autres camps, cela me donne le frisson. Je savais certes qu'à Auschwitz les détenus étaient maltraités par les SS, par les employés civils et, pour le moins autant, par leurs propres compagnons d'infortune. Je m'y suis opposé par tous les moyens à ma disposition. Mes efforts ont été inutiles. Un résultat tout aussi peu satisfaisant a été obtenu par d'autres commandants qui partageaient mes idées et qui avaient à diriger des camps beaucoup moins importants et plus faciles à surveiller.
Il n'y a rien à faire contre la méchanceté, la perfidie et la cruauté de certains d'entre les individus chargés de garder les prisonniers, à moins de surveiller ces hommes à chaque instant. Les abus deviennent de plus en plus flagrants à mesure que se détériore le personnel de garde et de surveillance tout entier. Les conditions de mon emprisonnement actuel m'en fournissent une nouvelle confirmation.
On voit donc que même dans une petite prison le directeur ne saurait empêcher les abus de ses subordonnés. Dans un camp de la dimension d'Auschwitz, c'était chose absolument impossible.
Certes, j'étais dur et sévère, souvent même trop dur et trop sévère comme je m'en aperçois aujourd'hui.
Dépité par les désordres ou les négligences, je me suis permis parfois des paroles méchantes dont j'aurais mieux fait de m'abstenir.
Mais je n'ai jamais été cruel et je ne me suis jamais laissé entraîner à des sévices. Bien des choses se sont produites à Auschwitz - soi-disant en mon nom et sur mes ordres - dont je n'ai jamais rien su : je ne les aurais ni tolérées ni approuvées.
Mais puisque c'était à Auschwitz j'en suis responsable. Le règlement du camp le dit expressément : "Le commandant est entièrement responsable pour toute l'étendue de son camp."
Je me trouve maintenant à la fin de ma vie.
J'ai exposé dans ces pages tout ce qui m'est arrivé d'essentiel, tout ce qui m'a influencé et impressionné. Je me suis exprimé en conformité avec la vérité et la réalité ; j'ai raconté ce que j'ai vu de mes yeux. J'ai laissé de côté les détails qui me paraissent secondaires ; il y a aussi beaucoup de choses que j'ai oubliées ou dont je ne me souviens que fort mal.
Je ne suis pas un écrivain et je n'ai pas beaucoup manié la plume. J'ai dû me répéter très certainement ; il est également probable que je me suis souvent mal exprimé.
Le calme et la sérénité qui m'auraient permis de me concentrer pour ce travail m'ont également manqué.
J'ai écrit au fil de la plume mais je n'ai pas eu recours à des artifices. Je me suis dépeint tel que j'étais, tel que je suis.
Mon existence a été colorée et variée. Mon destin m'a conduit sur les hauteurs et au fond des abîmes. La vie m'a souvent durement secoué, mais, partout, j'ai tenu bon et je n'ai jamais perdu courage.
Deux étoiles m'ont servi de guides à partir du moment où je suis rentré, adulte, d'une guerre dans laquelle je m'étais engagé gamin : ma patrie et ma famille.
Mon amour passionné de la patrie et ma conscience nationale m'ont conduit vers le parti national-socialiste et vers les SS.
Je considère la doctrine philosophique, la Weltanschauung du national-socialisme, comme la seule appropriée à la nature du peuple allemand. Les SS étaient, à mon avis, les défenseurs actifs de cette philosophie et cela les rendait capables de ramener graduellement le peuple allemand tout entier à une vie conforme à sa nature.
Ma famille était pour moi une chose tout aussi sacrée ; j'y suis attaché par des liens indissolubles.
Je me suis toujours préoccupé de son avenir : la ferme devait devenir notre vraie maison. Pour ma femme et pour moi, nos enfants représentaient le but de notre existence. Nous voulions leur donner une bonne éducation et leur léguer une patrie puissante.
Aujourd'hui encore, toutes mes pensées tendent vers ma famille. Que vont-ils devenir ? L'incertitude que je ressens à ce propos rend ma détention particulièrement pénible.
J'ai fait le sacrifice de ma personne une fois pour toutes. La question est réglée, je ne m'en occupe plus. Mais que feront ma femme et mes enfants ?
Mon destin a été bizarre. Ma vie a souvent tenu à un fil, pendant la première guerre, pendant les combats des corps francs, au cours d'accidents du travail. Ma voiture a été tamponnée par un camion et j'ai failli être tué. Montant à cheval, je suis tombé sur une pierre et j'ai manqué être écrasé par ma monture : je m'en suis tiré avec quelques côtes fracturées. Pendant les bombardements aériens, j'ai souvent cru mon dernier moment venu et il ne m'est rien arrivé. Peu de temps avant l'évacuation de Ravensbrück, j'ai été victime d'un accident d'auto et tout le monde me tenait déjà pour mort ; une fois encore, je m'en suis bien sorti.
Ma fiole de poison s'est brisée juste avant mon arrestation.
Chaque fois le destin m'a épargné la mort pour me faire subir maintenant une fin dégradante. Combien j'envie mes camarades tombés en soldats au champ d'honneur !
J'étais un rouage inconscient de l'immense machine d'extermination du Troisième Reich. La machine est brisée, le moteur a disparu et je dois en faire autant.
Le monde l'exige.
Je n'aurais jamais consenti à dévoiler mes pensées les plus intimes, les plus secrètes, à exhiber ainsi mon "moi" si on ne m'avait pas traité ici avec tant de compréhension, tant d'humanité.
C'est pour répondre à cette attitude que je me devais de contribuer, dans la mesure où cela m'était possible, à éclaircir des points obscurs.
Mais, lorsqu'on utilisera cet exposé, je voudrais qu'on ne livrât pas à la publicité tous les passages qui concernent ma femme, ma famille, mes mouvements d'attendrissement et mes doutes secrets.
Que le grand public continue donc à me considérer comme une bête féroce, un sadique cruel, comme l'assassin de millions d'êtres humains : les masses ne sauraient se faire une autre idée de l'ancien commandant d'Auschwitz. Elles ne comprendront jamais que, moi, aussi, j'avais un coeur... »

Document n°20 Himmler et Hoess

Himmler et Hoess



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M. Hamelrijckx Novembre 2009 Athénée des Pagodes

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