Concours de dissertation organisé par la Fondation AUSCHWITZ

Dissertation de Davina DEVLEESCHOUWER  : PREMIER PRIX

 

" La clémence qui compose avec la tyrannie est barbare "
Robespierre

 

" Le mythe grec d'Antigone présente différents types de réactions face à un pouvoir tyrannique : d'un côté, Antigone, que son désir de justice et son insoumission à l'autorité mèneront à sa perte et de l'autre, Hémon, le fils du tyran Créon qui bien qu'il trouve son père injuste, n'ose pas prendre des mesures fortes pour s'y opposer et défendre ses convictions. Hémon est-il pour autant cruel ? Lors du jugement de Louis XVI, Robespierre a dit : " La clémence qui compose avec la tyrannie est barbare. " Je me propose de remettre cette citation dans son contexte et d'expliquer le problème afin de vérifier si Robespierre avait raison. Ensuite, je tenterai d'apporter des solutions concrètes.

Tout d'abord, il faut savoir que Robespierre était convaincu de la nécessité de condamner Louis XVI à la guillotine et qu'il essayait donc sans doute de rallier un maximum de personnes à sa cause. De plus, le régime de Terreur qu'il instituera par la suite sera caractérisé par de nombreux excès. Robespierre était donc un adepte des solutions radicales et témoignait de très peu de tolérance envers ceux qui étaient plutôt tièdes envers son régime.

Examinons maintenant les causes de la " clémence " face à la tyrannie. Il faut pour cela dégager deux cas différents : le fait d'être clément face à un tyran et le fait de laisser faire la tyrannie en lui donnant des excuses.

D'une part, lorsqu'un tyran est arrêté, on s'attend généralement à ce que les victimes veulent se venger de ce qu'elles ont subi (ce qui est bien souvent le cas). Aussi, d'après l'opinion générale, la punition du tyran doit-elle servir de symbole. Dans ce cas, le fait de faire preuve de clémence vis-à-vis du tyran peut être mal interprété. Pourtant, certains préfèrent faire preuve d'indulgence, tout simplement pour ne pas s'abaisser à rendre la pareille, parce qu'elles estiment que si elles le faisaient, elles ne vaudraient pas mieux que le tyran.

D'autre part, quand une population est sous le joug d'un pouvoir tyrannique, la clémence transige souvent avec les convictions intimes de la plupart des gens. Pourquoi ? Tout simplement parce qu'en général, l'être humain a des difficultés à désobéir à l'autorité. Il est difficile de se mettre en danger et facile d'obéir : l'instinct de survie pousse les hommes à préférer une vie tranquille malgré l'oppression à une vie mouvementée en se révoltant. Il faut ajouter qu'il est plus facile de se mettre du côté du plus fort. Par ailleurs, il arrive que la tyrannie ne touche qu'une partie de la population. Je pense par exemple aux cas d'épuration ethnique. Dans ce genre de situations, la peur et l'égoïsme inhérent à la nature humaine peuvent pousser à ne rien faire, à fermer les yeux pour nier l'existence de la situation. De plus, l'homme est plus difficilement affecté par ce qui ne le touche pas de près. C'est ainsi que lors de la deuxième guerre mondiale, les administrations communales se sont laissées convaincre de ficher les Juifs.

La clémence peut donc être causée par des sentiments diamétralement opposés selon qu'elle est témoignée avant ou après les faits. Dès lors, le point de vue de Robespierre sur le sujet est-il justifié dans les deux cas ?

Reprenons tout d'abord la situation du tyran qui après avoir été emprisonné bénéficie de l'indulgence de la justice. Je pense que tout va dépendre de la manière dont les victimes voient les choses. Le sentiment de vengeance est un sentiment humain mais est-ce faire preuve de complicité que de ne pas se venger ? Je ne le pense pas. En effet, refuser la peine de mort par exemple est une preuve d'humanité tant envers le tyran qu'envers la personne à qui incombe la lourde responsabilité d'appuyer sur le bouton de la chaise électrique. Il est donc très difficile de juger ce genre de situation lorsqu'on n'y est pas directement confronté mais faire preuve de clémence dans cette situation n'est certainement pas barbare.

En revanche, l'indulgence au moment des faits tyranniques est beaucoup plus sujette à discussion. Certes, il est difficile de prendre des positions fortes. Il est clair qu'il est important de savoir conserver ses limites et de refuser sa complicité à la tyrannie mais peut-on considérer pour autant que les personnes qui laissent faire sont barbares ? Par exemple, on ne peut pas considérer une population complice de son dictateur parce qu'elle se soumet. En effet, la plupart des personnes qui sont clémentes envers la tyrannie ne le sont pas par cruauté gratuite mais par peur. Il est parfois difficile de s'opposer à un régime sans y laisser la vie. Néanmoins, ne pas exprimer son opinion, c'est consentir, c'est trahir ses idéaux pour être en sécurité et c'est permettre que d'autres personnes soient la proie d'actes barbares. Enfin, la peur de s'attirer des ennuis peut pousser certains à se laisser convaincre petit à petit par les arguments fallacieux de la tyrannie et devenir des alliés de choix pour le régime. Il est alors facile d'en faire des bourreaux qui feront preuve de barbarie. C'est ainsi que durant la deuxième guerre mondiale, des citoyens, qui n'osaient pas s'opposer au régime nazi, ont fini par dénoncer leurs voisins juifs. Mais la clémence vient parfois de l'extérieur.

C'est notamment ce qui s'est passé lors du conflit entre les Tutsis et les Hutus au Rwanda : la Belgique a en effet décidé d'arrêter toute intervention au moment où le Rwanda avait le plus besoin d'aide, ce qui a permis au génocide de prendre toute son ampleur. Le manque de réaction des autres pays a donc provoqué la mort et la souffrance de nombreuses personnes.
Ainsi, l'indulgence a posteriori ne peut être considérée comme barbare. Pour ce qui est de ceux qui laissent faire la tyrannie, certains contribuent malheureusement indirectement et involontairement à la souffrance collective, d'autres par leur clémence permettent à la barbarie de triompher.

Réagir est donc important. Certaines valeurs telles que les libertés fondamentales méritent d'être défendues. Au cours de l'histoire, des hommes n'ont pas hésité à prendre des risques, à affirmer des valeurs qu'ils considéraient comme justes. C'est le cas par exemple de Beaumarchais qui a subi les lettres de cachet pour faire passer ses idées ou plus récemment de Shirin Ebadi (prix Nobel de la paix 2003) qui se bat depuis des années pour la liberté d'expression en Iran, un pays où ces droits ne vont pas toujours de soi. Il est évident que peu de gens ont le courage de se révolter ouvertement à l'autorité mais là n'est pas toujours la question : les journaux clandestins diffusés pendant la guerre ont à leur manière contribué à perpétuer la liberté de pensée. En outre, il est important de conserver une grande vigilance critique. N'oublions pas que Hitler est arrivé au pouvoir de manière tout à fait démocratique alors qu'il avait exposé toutes ses idées dans son livre, Mein Kampf. Une plus grande attention du citoyen dans la vie quotidienne est donc nécessaire pour éviter de telles prises de pouvoir. Grèves, manifestations, lettres ouvertes sont autant d'armes utiles qui permettent de responsabiliser les autorités dans leur rôle de représentation du citoyen.

En conclusion, Robespierre est très sévère dans ses propos mais ils dénoncent une vérité. La clémence envers la tyrannie mène en effet souvent à la barbarie et laisser faire un tyran équivaut à entrer dans son jeu. A ce titre, il est essentiel de lutter dès les signes avant-coureurs d'une dictature, avant que l'étau ne se resserre sur la population et ne la prive de ses libertés. N'oublions jamais que le pouvoir de dire non est un pilier de la démocratie. "

 

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M. Hamelrijckx Juin 2004 Athénée des Pagodes
 
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