Qu'est-ce qu'une allégorie?

1. Définition de l'allégorie au sens strict.

2. Un exemple : une oeuvre de Thomas Vinçotte au parc du Cinquantenaire (Bruxelles).

3. Un autre exemple : une allégorie caricaturale et satirique de Frédéric du Bus éditée dans le journal Pan.

4. De la métaphore filée à l'allégorie.

 

1. Définition de l'allégorie stricto sensu

Définition élémentaire :
Faire une allégorie, c'est décrire ou raconter quelque chose avec l'intention de signifier tout autre chose.
L'image ou le texte allégoriques présentent toujours un sens immédiat cohérent, mais ils trouvent leurs sens intentionnels dans un second degré globalement symbolique.

Pour bien comprendre la notion d'allégorie, il faut, comme souvent, partir de l'étymologie. C'est le calque d'un mot du grec ancien qui, si on le décortique, signifie bien qu'on dit les choses "autrement" : on suggère la chose en décrivant, en racontant une tout autre chose.

Au fond, l'unité de base de l'allégorie, c'est le symbole, l'emblème. En combinant par la description ou le récit des objets ou des êtres concrets, en développant parfois les situations ou les événements qui les lient, l'allégorie se substitue à l'évocation abstraite d'une analyse, d'un jugement, d'un état d'esprit...

On n'a donc pas tort de qualifier d'allégorique la personnification d'une idée ou d'un sentiment. La personnification dépasse le symbole dans la mesure où, ne fût-ce qu'implicitement, la figure humaine n'est pas seule symbolique : ses attributs, son comportement, son rôle éventuel dans une histoire sont autant de symboles focalisés en elle. Et l'ensemble constitue bien une allégorie.

Ainsi, dans le contexte qui suit, la valeur allégorique du mot aigle dépasse évidemment largement l'image de l'animal pour s'enrichir de ses multiples connotations symboliques.

Il neigeait. On était vaincu par sa conquête.
Pour la première fois l'aigle baissait la tête.
Sombres jours ! l'empereur revenait lentement,
Laissant derrière lui brûler Moscou fumant.

(...)
( Hugo, Les Châtiments, livre V, XIII, Expiation, I)

De même, dans la strophe qui suit, extraite d'une célèbre ballade de Charles d'Orléans, l'allégorie ne procède pas immédiatement du seul fait de personnifier. Mais les personnificationsi permettent de représenter des actes, des situations qui constituent, eux, par leur combinaison narrative, les fondements symboliques de l'allégorie.

Pourquoy m'as-tu vendu, Jeunesse,
A grant marchié, comme pour rien,
Es mains de ma Dame Viellesse
Qui ne me fait gueres de bien?
A elle peu tenu me tien,
Mais il convient que je l'endure,
Puis que c'est le cours de nature.

(...)

(Ballade, CXXI)

Le lecteur ou le spectateur de l'allégorie doit donc se livrer à un exercice de substitution, s'il veut rencontrer l'intention de l'émetteur du message allégorique. Encore faut-il qu'il se rende compte de la valeur allégorique  du message. Et il faut aussi envisager le cas où sa subjectivité inventerait une valeur allégorique là où, à l'origine, il n'y en a pas.
Ou bien le message est entièrement allégorique : pour s'en rendre compte, son   récepteur doit alors partager suffisamment les codes culturels de l'émetteur pour identifier les éléments symboliques ou emblématiques qui fondent son sens allégorique.

Les proverbes, les expressions proverbiales sont souvent allégoriques.

Dans certains cas, la symbolique proposée renvoie à des réalités si universelles et si courantes que, avec un peu de perspicacité, n'importe qui peut les décoder. Par exemple :

Il n'y a pas de fumée sans feu.
Pierre qui roule n'amasse pas mousse.
Mettre tous ses oeufs dans le même panier.

Chat échaudé craint l'eau froide.

Mais d'autres expressions  combinent des symboles qui renvoient à une érudition beaucoup moins répandue :

Travailler pour le roi de Prusse.
Tenir le haut du pavé.
Combattre des moulins à vent.

Ou bien l'allégorie se signale parce que son sens premier constitue une anomalie, un écart par rapport à son contexte. Le récepteur comprend alors qu'il doit lui substituer un sens compatible avec ce contexte.

Ainsi de la phrase mise en gras ci-dessous :

(...)
Il y avait dans le voisinage un derviche très fameux, qui passait pour le meilleur philosophe de la Turquie ; ils allèrent le consulter ; Pangloss porta la parole, et lui dit : "Maître, nous venons vous prier de nous dire pourquoi un aussi étrange animal que l'homme a été formé.
- De quoi te mêles-tu? dit le derviche, est-ce là ton affaire? - Mais, mon Révérend Père, dit Candide, il y a horriblement de mal sur la terre. - Qu'importe, dit le derviche, qu'il y ait du mal ou du bien? Quand sa Hautesse envoie un vaisseau en Egypte, s'embarrasse-t-elle si les souris qui sont dans le vaisseau sont à leur aise ou non? - Que faut-il donc faire? dit Pangloss. - Te taire, dit le derviche.
(...)

Voltaire, Candide, chap. XXX, Conclusion.

Si vous venez de plus bas, retour à l'allégorie comme digression.

Dans la mesure où toute allégorie se construit sur des symboles ou des emblèmes qui en constituent les unités de base, on peut risquer une définition raccourcie:

Une allégorie, c'est une description ou un récit qui présente en soi un sens immédiat suffisant, mais dont les éléments recèlent des valeurs symboliques qui fondent son sens second, son sens intentionnel, tout étranger au premier.

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2. Allégorie et personnification : un exemple choisi parce que sa thématique offre par ailleurs la possibilité de riches débats.

Au parc du Cinquantenaire, à Bruxelles, non loin du  pavillon qui abrite les superbes Passions humaines de Jef Lambeaux, le monument de Thomas Vinçotte glorifiant l'oeuvre des Belges au Congo nous fournit à la fois un bel exemple de personnifications allégoriques et l'occasion d'une réflexion idéologique et d'un débat critique sur un domaine important de l'histoire contemporaine de notre pays.

Il ne faut pas se livrer à une observation très approfondie de l'oeuvre pour mesurer que les personnifications seules ne font pas l'allégorie. La position relative des personnages, la nature de leur relation, leurs attitudes,..., autant d'éléments symboliques de  la combinaison desquels procède l'allégorie, exactement comme dans le poème de Charles d'Orléans cité plus haut.

Cette allégorie est simple, univoque. L'intention dont elle témoigne est claire : sa présence dans un ensemble monumental de taille dans un jardin public, le sens général du monument, tout concours à signaler un message officiel de l'Etat belge en 1921.

Pas de risques de divergences dans le décodage, alors? Reste à mesurer l'interférence de la sensibilité, du vécu, du point de vue relatif des spectateurs. Le paternalisme ici évoqué, peut-il encore être lu aujourd'hui comme à l'époque? Sera-t-il ressenti de la même manière par un égaré de l'extrême droite que par un Africain?
Du point de vue politique, ce monument peut-il encore revêtir aujourd'hui les valeurs officielles qu'il prétendait véhiculer lors de son inauguration? Qu'en dirait le Ministre des Relations extérieures?

Est-ce parce que cette oeuvre devient "gênante" qu'on la laisse se dégrader? ( Elle est dans un état alarmant.)
Elle constitue pourtant un document historique précieux, qui devrait continuer d'interpeller nos consciences. D'autant qu'aujourd'hui, le sort de nos amis africains n'est guère plus enviable : regardez comment Ollivero le symbolise dans 2.000 moins deux, World Company.

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3. Une allégorie satirique de Frédéric du Bus.

Avec tous nos remerciements au dessinateur et à son éditeur, qui nous autorisent à éditer ce dessin (journal satirique PAN, n° 2828, 18 février 1999)

pan.jpg (47863 octets)

On mesure assez combien le sens de l'allégorie  est tributaire de la culture générale de son lecteur, de sa connaissance de l'histoire récente et de l'actualité. On remarquera cependant sans peine les éléments qui viennent signaler explicitement la valeur allégorique de la scène.

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4. Allégorie et métaphore filée : différence et relation.

Disons tout de suite que la matière est trop complexe pour que nous cherchions ici à "couper les cheveux en quatre". Au fond, rien de grave à qualifier d'allégorie une métaphore filée, pour autant qu'on ait conscience des mécanismes d'expression en jeu. Les puristes ici parleront plutôt d'allégorisme.

1. La distinction.

L'allégorie et la métaphore n'appartiennent pas au même ordre d'idées.

La métaphore, comme la métonymie par exemple, porte sur le sens des mots, sur le sens de représentations d'objets particuliers. Lorsqu'elle est filée (suivie ou accompagnée d'autres qui renvoient au même champ lexical), les phrases ou la représentation graphique dans lesquelles elles s'inscrivent ne constituent pas un "ailleurs" par rapport au contexte général de l'oeuvre. La métaphore filée s'inscrit dans le sens immédiat du texte, du dessin, de la photo. Elle n'a de sens que par celui-ci. Elle n'a pas de sens propre immédiat.

Pour trancher un peu avec les autres exemples de cette page, que d'aucuns pourraient juger bien scolaires, sollicitons ici le génie de Guillaume Apollinaire.

Le soleil ce jour-là s'étalait comme un ventre
Qui saignait lentement sur le ciel
La lumière est ma mère ô lumière sanglante
Les nuages coulaient comme un flux menstruel

(...)

Merlin et la vieille Femme, §1,  in Alcools.

Si riche que soit le champ des connotations ouvertes par la métaphore continuée, nous ne sommes jamais que devant un ciel, tel qu'Apollinaire nous le donne à percevoir.

Encore Apollinaire, pour une métaphore filée qui, cette fois, effleure l'allégorie. Dans la mesure où la lecture me fait construire la représentation d'un navire pourchassé par des sous-marins, représentation en soi suffisante (en soi signifiante), et en soi sémantiquement étrangère à ce dont parle effectivement le texte, dans cette mesure-là, il y a allégorie.
Cependant, les éléments de cette allégorie étant élucidés par des métaphores, on parlera plutôt d'allégorisme.

La Traversée

Du joli bateau de Port-Vendres
Tes yeux étaient les matelots
Et comme les flots étaient tendres
Dans les parages de Palos

Que de sous-marins dans mon âme
Naviguent et vont l'attendant
Le superbe navire où clame
Le choeur de ton regard ardent

Dans Calligrammes, Obus couleur de lune.

L'allégorie ne se situe pas au niveau du mot ou de l'objet, mais au niveau du discours, voire du récit, au niveau de l'ensemble de la représentation plastique. C'est une partie de l'oeuvre qui introduit un ailleurs par rapport au contexte : son sens immédiat est étranger à ce contexte. L'allégorie constitue une digression.

Voir l'extrait de Candide, plus haut.

Ou encore, ce fragment d'un célèbre passage de L'Art poétique de Boileau :

(...)
Travaillez à loisir, quelque ordre qui vous presse,
Et ne vous piquez point d'une folle vitesse :
Un style si rapide, et qui court en rimant,
Marque moins trop d'esprit que peu de jugement.
J'aime mieux un ruisseau qui, sur la molle arène,
Dans un pré plein de fleurs lentement se promène,
Qu'un torrent débordé qui, d'un cours orageux,
Roule, plein de gravier, sur un terrain fangeux.

Hâtez-vous lentement et, sans perdre courage,
Vingt fois sur le métier remettez votre ouvrage :

(...)

L'Art poétique, Chant I.

2. La relation souvent étroite.

Mais la métaphore filée peut se trouver tellement développée qu'elle finit par construire, au fil du texte, un ailleurs qui développe son propre sens immédiat. Elle est alors comme une allégorie que l'émetteur éluciderait pas à pas.

Dans l'extrait qui suit, on trouvera une dimension allégorique dans la mesure où Fontenelle nous donne à imaginer une soirée effective à l'Opéra, au cours de laquelle tous les grands métaphysiciens de l'histoire de la philosophie assistent au même "effet spécial". La seule convergence de toutes ces personnalités dans un même lieu au même moment suffisait déjà à signaler l'allégorie. Des métaphores viennent cependant expliciter encore celle-ci.

( ...)
Ainsi les vrais philosophes passent leur vie à ne point croire ce qu'ils voient, et à tâcher de deviner ce qu'ils ne voient point; et cette condition n'est pas, ce me semble, trop à envier. Sur cela je me figure toujours que la nature est un grand spectacle qui ressemble à celui de l'opéra . Du lieu où vous êtes à l'opéra, vous ne voyez pas le théâtre tout à fait comme il est; on a disposé les décorations et les machines pour faire de loin un effet agréable, et on cache à votre vue ces roues et ces contrepoids qui font tous les mouvements. Aussi ne vous embarrassez-vous guère de deviner comment tout cela joue. Il n'y a peut-être que quelque machiniste caché dans le parterre qui s'inquiète d'un vol qui lui aura paru extraordinaire, et qui veut absolument démêler comment ce vol a été exécuté. Vous voyez bien que ce machiniste-là est assez fait comme les philosophes. Mais ce qui, à l'égard des philosophes, augmente la difficulté, c'est que dans les machines que la nature présente à nos yeux, les cordes sont parfaitement bien cachées, et elles le sont si bien, qu'on a été longtemps à deviner ce qui causait les mouvements de l'univers. Car représentez-vous tous les sages à l'opéra, ces Pythagore, ces Platon, ces Aristote, et tous ces gens dont le nom fait aujourd'hui tant de bruit à nos oreilles; supposons qu'ils voyaient le vol de Phaéton que les vents enlèvent, qu'ils ne pouvaient découvrir les cordes, et qu'ils ne savaient point comment le derrière du théâtre était disposé. L'un deux disait: " C'est une certaine vertu secrète qui enlève Phaéton. " L'autre: " Phaéton est composé de certains nombres qui le font monter. "
( ...)

Fontenelle, Entretiens sur la Pluralité des Mondes, Premier Soir.

C'est que, si l'allégorie repose sur la valeur symbolique de certains éléments du texte, il faut bien que cette valeur symbolique soit perceptible. Il faut bien que le symbole ait d'une manière ou d'une autre une relation possible avec ce qu'il évoque. Et ces relations sont souvent d'analogie ou de contiguité sémantique. Il est donc fréquent qu'une métonymie ou une synecdoque, ou encore une métaphore  vienne signaler ou même rappeler la valeur allégorique du discours, et préciser dans quel sens il faut l'élucider.

Concluons  sur un exemple simple, parfaitement évident, celui que nous fournit la dernière strophe du poème suivant. Joachim Du Bellay y exprime à quel point il a été déçu de l'Italie, dont il s'était fait une image par trop idéale.

"Je me ferai savant en la philosophie,
En la mathématique et médecine aussi;
Je me ferai légiste, et, d'un plus haut souci,
Apprendrai les secrets de la théologie;

Du luth et du pinceau j'ébatterai ma vie,
De l'escrime et du bal." Je discourais ainsi
Et me vantais en moi d'apprendre tout ceci,
Quand je changeai la France au séjour d'Italie.

O beaux discours humains ! Je suis venu si loin
Pour m'enrichir d'ennui, de vieillesse et de soin,
Et perdre en voyageant le meilleur de mon âge.

Ainsi le marinier souvent pour tout trésor,
Rapporte des harengs en lieu de lingots d'or,
Ayant fait comme moi un malheureux voyage.

Regrets, XXXII

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