Un extrait de la "Lettre de Gargantua à Pantagruel"

I. Le texte
Le lien qui suit permet d'accéder au texte complet de Pantagruel  auquel le présent extrait est emprunté,
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http://un2sg4.unige.ch/athena/rabelais/rab_pant.html#8

ALLER A L'EXTRAIT PROPOSE

II. Des commentaires
Motivation de Rabelais.Vérités positives et vérités d'autorité.Nos nécessaires concessions quotidiennes à l'autorité.
Quelques lignes pour répondre à une objection récurrente de la part des élèves : chacun a quand même le droit de penser ce qu'il veut.
Je ne sais si cette page est trop longue ou trop courte : elle a surtout été conçue comme premier document de référence pour les débats qu'ouvrent invariablement chaque année dans mes classes l'étude de textes de Rabelais, de Montaigne, de Descartes et de Diderot.

ALLER AUX COMMENTAIRES

 

I. Le texte :

ex Pantagruel, chapitre VIII : Comment Pantagruel, estant à Paris, receut letres de son père Gargantua, et la copie d'icelles.

C'est moi qui mets en italiques grasses.
Notez aussi les graphies I, i pour J, j.

(...) Tu es à Paris, tu as ton precepteur Epistemon, dont l'ung par vives & vocales instructions, l'aultre par louables exemples te peult endoctriner. Ientends & veulx que tu aprenes les langues parfaictement. Premierement la Grecque comme le veult Quintilian. Secondement la latine. Et puis l'Hebraicque pour les sainctes lettres, & la Chaldeicque & Arabicque pareillement: & que tu formes ton stille, quant à la Grecque, à l'imitation de Platon, quant à la Latine, à Ciceron. Qu'il n'y ait histoire que tu ne tiengne en memoire presente, à quoy te aydera la Cosmographie de ceulx qui en ont escript. Les ars liberaulx, Geometrie, Arismetique, & Musicque, Ie t'en donnay quelque goñt quand tu estoys encores petit en l'aage de cinq à six ans: poursuys le reste, &  de Astronomie saches en tous les canons, laisse moy l'Astrologie divinatrice, et art de Lullius [1] comme abuz et vanitez. Du droit Civil ie veulx que tu saches par cueur les beaulx textes, et me les confere avecques la philosophie. Et quant à la congnoissance des faitz de nature, Ie veulx que tu t'y adonne curieusement, qu'il n'y ait mer, ryviere, ny fontaine, dont tu ne congnoisse les poissons, tous les oyseaulx de l'air, tous les arbres arbustes & fructices des forestz, toutes les herbes de la terre, tous les metaulx cachez au ventre des abysmes, les pierreries de tout orient & midy, riens ne te soit incongneu. (...) Puis songneusement revisite les livres des medecins, Grecs, Arabes, & Latins, sans contemner les Thalmudistes & Cabalistes, & par
frequentes anatomyes acquiers toy parfaicte congnoissance de l'aultre monde, qui est l'homme. (...)

[1] rem. Lucius ou Lullius, je renonce à trancher : les spécialistes me le pardonneront, eu égard aux intentions ici poursuivies

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II. Les commentaires :

II.1. Rabelais condamne l'astrologie : quelles pouvaient être ses motivations?

II.2. Noblesse et ingratitude des sciences positives ou expérimentales.

II.3. Séduction et dangers des sciences plus ou moins occultes, et au-delà, de toute vérité d'autorité.

II.4. De Gargantua  et Pantagruel  à la Collection Humboldt-Fonteyne  :   l'autorité des médias modernes de diffusion de l'information.

II.5. Pour répondre à cette objection aussi fréquente que peu réfléchie : chacun a le droit de penser ce qu'il veut, de croire à ce qu'il veut.

1. Rabelais condamne l'astrologie : quelles pouvaient être ses motivations?

a) Rabelais condamne donc fermement l'astrologie et l'alchimie. Cette condamnation est aussi brève que sans appel. Il faut dire qu'il rédigera par ailleurs une très burlesque Pantagruéline Prognostication , où il se moque vivement des astrologues en tournant leurs pratiques en dérision par une féroce parodie. Et il traite encore férocement le sujet dans le Tiers Livre.

Il ne faudrait pas en déduire que tous les humanistes  se voulaient résolument rationalistes ou positivistes. Si Rabelais cite Raymond de Lulle (1235-1315, latinisé Lullius), c'est probablement qu'il y a encore au 16ème siècle des lecteurs attentifs aux travaux de ce par ailleurs important théologien et poète du Moyen Age. Certains humanistes ne se sont-ils pas piqués eux-mêmes d'alchimie? Le célèbre Paracelse (1493-1541, donc contemporain de Rabelais) se préoccupait d'alchimie autant que de médecine, confondant les deux disciplines dans une démarche ésotérique qui en a fasciné plus d'un.
Et Nostradamus (1503-1566), qui n'est peut-être pas encore très connu à l'époque de la première édition de  Pantagruel, et que beaucoup situent vaguement au Moyen Age, Nostradamus donc,c'est un nom qui ne vous dit rien? Aujourd'hui encore, les prédictions de ses Centuries astrologiques (1555) en font fantasmer plus d'un!

En matière scientifique, la curiosité des humanistes devait inévitablement partir un peu dans tous les sens : elle ne pouvait trouver de guide dans un esprit scientifique moderne qu'elle était elle-même en train de balbutier, qui demandera encore des siècles pour s'affiner, et qui n'a pas fini de s'interroger sur lui-même!

Pourquoi Rabelais refuse-t-il, lui, sa curiosité pourtant universelle à l'astrologie et à l'alchimie?
Condamnerait-il alors ces disciplines parce que, traditionnellement très supectes aux yeux de l'Eglise, leur condamnation allait de soi?


C'est une hypothèse un peu courte, et de toute façon peu compatible avec sa personnalité. Pour employer un qualificatif actuel, Rabelais, sans basculer dans le Protestantisme, était un "dissident" de l'Eglise romaine.


Certaines autres recommandations de cette lettre l' attestent déjà. Les autorités religieuses n'aimaient pas trop les dissections des premiers anatomistes (les   frequentes anatomyes  du texte, qui ne sont pas encore instituées dans les études médicales à l'époque de la parution du livre), elles n'aimaient pas plus qu'on étudie trop cette langue grecque, dont la connaissance permettait de lire les   Evangiles  dans le texte, et de trouver dans cette lecture de puissants éléments de contestation contre l'autorité dogmatique de Rome, contre le délabrement voire la perversion de certaines institutions religieuses. Au fond, c'est aussi par cette voie qu'est né le Protestantisme!

Laissons aux spécialistes de Rabelais le soin de tenter une explication générale de la question. Plus modestement, avec plus de méthode aussi, tentons de voir si le texte lui-même ne recèle pas des éléments objectifs susceptibles d'expliquer le jugement de Rabelais sans devoir risquer d'excessives extrapolations.

b) Nous reclassons ici ces éléments dans l'ordre selon lequel ils nous paraissent aller du moins au plus probant :

    (...) Et quant à la congnoissance des faitz de nature, Ie veulx que tu t'y adonne curieusement  [avec curiosité], (...)


L'intérêt renouvellé pour la nature devait constituer l'opportunité de prendre un recul critique autant par rapport aux savoirs figés par la tradition que par rapport aux spéculations de quelques illuminés plus ou moins géniaux. Les grandes découvertes mettent le contenu de certains livres majeurs à l'épreuve de la réalité.


Si elles intéressaient  le commun des Occidentaux surtout pour le profit qu'ils pouvaient en tirer, elles devaient bien induire ou conforter dans les sphères de la pensée l'idée que toute vérité ne se valide qu'à l'épreuve, à l'observation de la réalité. Le savoir n'était plus la construction d'un discours spéculatif soucieux d'abord de logique formelle, il devenait l'élaboration patiente et passionnée d'une représentation conforme au réel.

   (...) & par frequentes anatomyes acquiers toy parfaicte congnoissance de l'aultre monde, qui est l'homme  (...)


Revoici nos dissections. Souvenons-nous que Rabelais est médecin, et non des moindres : c'est dans sa spécialité même qu'il nous recommande l'observation directe de la nature. Il prône ainsi le double mouvement qui caractérise la recherche humaniste du savoir : restaurer un savoir antique que le Moyen Age occidental a déformé ou perdu, amender et augmenter ce savoir par l'exploration attentive et méthodique de la réalité.


Cette exploration méthodique ne fait certes que s'ébaucher, mais qui niera l'apport déjà considérable de notre bruxellois André Vésale ( 1514-1564) à l'élaboration de la médecine moderne? Que sont ses extraordinaires planches anatomiques, si ce n'est le produit du même effort que son contemporain Rabelais recommande ici? Un effort qui n'a pas toujours plu aux autorités : que Vésale ait été le médecin de Charles Quint ne l'a pas mis à l'abri des tracasseries.

Rabelais recommande bien, quelques lignes plus bas, de fréquenter les Cabalistes.Or la Cabale juive, foisonnante compilation de commentaires mystiques et allégoriques de l'Ancien Testament, est truffée d'ésotérisme, et véhicule aujourd'hui encore des croyances dignes de la collection Humboldt-Fonteyne, si l'on en croit, pour se limiter à un exemple récent, cet article du Soir paru à la Une du 27 avril de cette année sous la plume de Victor Cygielman.               ALLER A L'ARTICLE


Mais le contexte est clair :  c'est pour le riche savoir médical accumulé à l'époque par la tradition juive que Rabelais invite à consulter aussi les cabalistes (...) Puis songneusement revisite les livres des medecins, Grecs, Arabes, & Latins, sans contemner  [mépriser] les Thalmudistes & Cabalistes, (...) : c'est que la tradition juive en l'occurrence vaut bien les autres et ne draine pas que des sottises!

       (...)  Les ars liberaulx, Geometrie, Arismetique, & Musicque, Ie t'en donnay quelque goñt quand tu estoys encores petit en l'aage de cinq à six ans: (...) poursuys le reste, & de Astronomie saches en tous les canons (...)


L'astronomie : voilà sûrement la clef de la condamnation de l' astrologie par Rabelais, et celle de l'alchimie dont les spéculations s'apparentent à celles des astrologues.


Quand Rabelais écrit Pantagruel, Copernic (1473-1543), prudemment, n'a encore rien publié. Képler(1571-1631), lui, sera de la génération suivante. Mais leurs préoccupations sont dans l'air du temps. Et l'idée d'une science positive des corps célestes a déjà fait son chemin.

Bref, nous pensons pouvoir avancer prudemment que Rabelais, ennemi des spéculations pures et adversaire de l'autorité dogmatique, recommande sans être encore capable de les définir clairement, une attitude rationaliste et positiviste (les deux termes étant à prendre ici au sens le plus large, au-delà de René Descartes et d'Auguste Comte).

Or, si l'astronomie est une science d'observation, une science expérimentale, l'astrologie (comme l'alchimie du reste) ne peut jamais se prévaloir que de l'autorité d'obscures traditions.

La vérité, la liberté, le progrès ne peuvent pas trouver de place dans une tradition autoritaire, aux dogmes intangibles,donc indiscutables.

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2. Noblesse et ingratitude des sciences positives ou expérimentales.

a) Comparons d'abord ces sciences  (le terme étant pris ici au sens très large d' ensemble de connaissances à valeur universelle portant sur un domaine déterminé et développant des méthodes propres.)

L'ASTRONOMIE  étudie les mouvements des astres et la nature de ceux-ci ; elle établit des lois fondées sur des observations transcrites en formules mathématiques. Ces lois, démontrables, n'ont pas d'autre ambition que de tenter d'expliquer l'organisation de ces mouvements, l'origine et la structure des astres, etc. Les vérités de l'astronomie sont donc fondées sur l'observation, réglées par la mathématique, traduites en lois physiques ou chimiques ; elles peuvent être confirmées, discutées, voire démontrées comme fausses par vérification expérimentale

L'ASTROLOGIE  , pour simplifier, établit des correspondances systématiques et fondamentales entre les mouvements des astres et la destinée humaine. Son savoir est un savoir d'autorité, fondé sur des traditions incontestables ( des textes, ou seulement des croyances transmises oralement, réputés vrais a priori sans qu'ils apportent aucune démonstration à leurs propos ). On ne peut démontrer la fausseté des "lois" de tel ou tel système astrologique, puisque ces lois ne proposent aucune démonstration qu'on puisse refaire pour les vérifier.

Bref, l'astrologie, certains y croient...parce qu'ils y croient, parce qu'on leur a dit que c'est vrai, parce que cette "vérité" leur plaît!

b) L'astronomie, elle, est une science positive.   Les sciences positives reposent sur l’observation des faits, une observation dont les résultats généralement quantifiés sont soumis à un examen théorique. Les formules de la physique, de la chimie, ne viennent pas de nulle part : elles ont été démontrées et peuvent être mises constamment à l’épreuve des faits qui peuvent exiger, d’ailleurs, qu’on les améliore ces formules ou, parfois même, qu’on les abandonne.

Bref, quand un physicien fait un calcul, il peut expliquer pourquoi il fait ce calcul, pourquoi il applique cette formule et son travail peut lui faire découvrir qu’il s’est trompé, qu’il n’a pas employé la bonne formule, ou encore que son calcul est mauvais (tout ceci pour simplifier : nous concédons volontiers aux spécialistes qui liraient ces pages que le sujet, infiniment plus complexe, pourrait faire l’objet d’un énorme site Internet à lui tout seul).

Au fond, une proposition n’est scientifique que si sa contradiction est théoriquement possible, c’est-à-dire si l’on peut :

1° vérifier si elle suit une théorie valable ou si elle applique valablement une théorie( par exemple, pas d’erreur de calcul) ;
2° vérifier si elle correspond bien à ce qu’on peut observer dans la réalité.

Donc, aucune proposition scientifique ne s’avère a priori définitive: les vérités scientifiques ne sont des vérités que tant que les faits ne les contredisent pas et pour autant que leur fond théorique ne soit pas remis en question. Et la seule autorité en matière scientifique, c’est l’état de connaissance (de représentation) qu’on a de la réalité.

La vérité scientifique n’est donc jamais définitive, même quand elle est prouvée. Elle n’est vraie que pour autant qu’elle reste prouvée.

Les sciences positives, la physique, la chimie, la biologie (et même les sciences humaines quand elles suivent prudemment la méthode expérimentale) respectent donc la liberté de pensée (quand les savants sont honnêtes  et que le contexte politique leur accorde la liberté d’expression !).

Quand elles cherchent le savoir pour le savoir, elles restent le meilleur rempart contre l'obscurantisme, la meilleure protection contre les phantasmes individuels et les propagandes collectives ; quand elles se préoccupent surtout d' applications technologiques, qui sont du reste autant de vérifications expérimentales de ce savoir, le fait qu'elles puissent être mises au service du pire ne doit pas faire oublier ce qu'elle produisent de meilleur, ni que le progrès des savoirs les plus théoriques peut dépendre largement du progrès général des technologies. 

c) Mais les sciences exactes, expérimentales, sont ingrates pour le grand public :

D’abord, elles demandent des formations poussées et de gros efforts d’étude ; rien qu' une bonne culture générale en matière scientifique demande déjà beaucoup d'application.

En outre, plus sensible aux progrès techniques qu'aux savoirs qui les ont permis, le grand public n'arrive pas à apprécier cette technologie à sa juste valeur. Le progrès s'est emballé, encouragé par la surenchère commerciale de la consommation massive : tout le monde est blasé. Seuls quelques amateurs passionnés peuvent encore admirer la solution de l'ingénieur "Machin" pour tel moteur d'avion biplan, les qualités de la lampe "X" de telle radio des années 40 : la masse, elle, se fatigue de l'objet encore neuf, car fraîchement acquis, dès que le modèle suivant apparaît dans les étalages.

Ensuite, comme déjà évoqué ci-dessus, les Etats et le monde marchand n’ont pas toujours tiré de ce savoir des technologies qui soient vraiment au service de l’humanité (pollution, armement, etc.) ;

Enfin, on oublie vite tous les services que la science rend quotidiennement à l'humanité pour se focaliser sur son impuissance ou son manque d'efficacité devant toute une série de fléaux importants du monde moderne (cancer, sida, épidémies diverses, etc.), y compris ceux qu'elle a contribué à créer.

C'est humain. Comme il est humain de chercher la guérison d'une maladie dans la prière ou chez le rebouteux quand la médecine la plus moderne ne peut plus rien et que la mort approche. Il y a donc de ces espoirs crédules dont nous ne voudrons pas nous moquer, pas plus que nous ne voulons mépriser ceux que piège leur ignorance, quand ils ne peuvent rien à celle-ci.

Mais de là à confier généralement sa santé à la seule prière, aux seuls bon soins du rebouteux... dans le mépris de la médecine scientifique ; de là à se résigner à laisser mourir un enfant au nom de convictions qui interdisent la transfusion sanguine,... il y a plus qu'un pas!

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3. Séduction et dangers des sciences plus ou moins occultes, et au-delà, de toute vérité d'autorité.

a) L'astrologie, c'est tellement plus séduisant!   Comme toutes les "sciences" apparentées, plus ou moins occultes, qui ne demandent pas d'autre effort que d'y croire sans devoir réfléchir. Et qui offrent tout ce à quoi notre imaginaire ne demande qu'à croire, tout ce que notre désespoir ne peut plus attendre ailleurs. Et puis, elles ont l'art de se donner l'air sérieux.

L'astrologie, la magie, l'alchimie ont leurs esthétiques et savent se mettre en scène. Les sectes à caractère mystique développent toutes des rituels qui, avant même de servir de machines à conditionner, doivent séduire par leur décorum. La mystique délirante d'un certain nazisme en a sûrement converti plus d'un par ses seules mises en scène : grandioses!

Et puis, une science d'autorité peut se parer de quelques attributs des sciences exactes : elle peut recourir à des formules ou à des calculs. L’horoscope chinois, par exemple, a recours à des formules mathématiques qui impressionnent un large public: cela fait sérieux. Mais personne n’est capable d’expliquer pourquoi on utilise cette formule-là. La seule explication, c’est que la tradition le veut ainsi.

La tradition s’impose donc d’autorité. Elle fait autorité. La tradition est incontestable parce qu’elle est la tradition et quand la tradition fait aveuglément la loi, il n’y a plus de place pour ma liberté.

Les règles des tarots astrologiques ne valent pas mieux, ni les "formules" de la sorcellerie ...

Dans ces disciplines, il est impossible de démontrer que les calculs, que les formules, sont vraies. Donc, il est impossible de démontrer que leurs résultats sont vrais.

Leur degré de vérité est donc soumis à l’envie que les gens ont d’y croire. Mais cette envie est grande, car même lorsqu'on se résout à reconnaître que le miracle est rare, il n'en est que…plus miraculeux, plus fascinant.

b) Et nous avons un tel goût du Mystère.    Elles sont confidentielles, secrètes, ces disciplines, et les forces qu'elles prétendent mettre en œuvre ou solliciter, les interactions qu'elles disent questionner relèvent du Mystère, donc de l'inexplicable a priori. Toute explication rationnelle ne peut être alors qu'un désenchantement.

Il me semble d'ailleurs qu'on peut lire l'excellent Pendule de Foucault d'Umberto Eco dans ce sens. Si le Mystère s'annule dans son explication, il perd aussitôt toutes les vertus qui font qu'il fascine. Bref, en la matière, non seulement on croit sans comprendre, mais on s'accommode parfaitement de ne rien comprendre parce que cela permet de croire. Croire au Mystère, c'est chercher tout sauf une explication.

Dès lors, quels moyens puissants que ces vérités occultes pour des illuminés plus ou moins paranoïaques avides d’impressionner autrui, ou même de prendre du pouvoir sur lui (voir tout ce qui se passe dans la très grande majorité des sectes, par ailleurs), volonté de puissance qui se double volontiers d’une exploitation financière de la crédulité (donc de la fragilité psychologique: de la détresse, du manque d’instruction, etc. d’autrui).

c) Enfin, si les sciences positives ne sont pas toujours mises au service du bien, les sciences occultes et les croyances irrationnelles sont, d’une manière assez fréquente, mises au service du mal.

Ne parlons que de ces pratiques régulièrement rencontrées dans les publicités des journaux toutes boîtes, pratiques destinées à favoriser le "retour du cœur", c’est-à-dire à rendre à nouveau quelqu’un amoureux, ou même à éveiller l’amour chez quelqu’un. Que sont-elles, ces pratiques, sinon l’expression du désir de s’approprier autrui, de lui aliéner une part de sa liberté ? Efficacité improbable ou illusoire, direz-vous? Sans doute, mais il existe des manières plus lucides de concevoir l'amour, des manières plus saines d'affronter une déception amoureuse. Où reconnaît-on la dignité de la personne humaine dans ce genre de pratiques?

Aujourd’hui encore, on aurait certaines raisons de brûler les sorcières !

Nous sommes loin de la Collection Humboldt-Fonteyne? Que non!

Certes, celui qui croit au Yeti, au monstre du Loch Ness, ou simplement à l’existence d’extraterrestres qui visitent la terre risque peu de faire du tort à autrui. Mais, quand on entre dans les domaines plus délicats de la sorcellerie ou de la magie, il en va autrement.

Or la crédulité du cryptozoologue et celle du démonologue sont de même nature.

Bref, la crédulité est une maladie, une maladie qui peut être bénigne, une maladie qui peut devenir mortelle.

Bénigne est la crédulité de celui qui croit fermement dans la réincarnation, pour autant qu'elle ne l'enferme pas dans les filets d'une secte, et tant qu'elle ne construit pas un enfer pour ses proches. Mortelle, celle qui naguère a poussé certaines sectes à pratiquer des suicides collectifs, mortelle et criminelle dans le chef des instigateurs.

Et nous ne nous étendrons pas ici  les imprécisions, les erreurs, voire les mensonges qu'on trouve dans les sciences exactes. Même là, par imprudence ou mauvaise information, la crédulité peut faire des ravages.

Pour ne donner qu'un exemple, il y aurait tant à dire sur ce "fameux chromosome du crime" découvert par des chercheurs américains, découverte qui pourrait faire accroire que les criminels constituent un groupe anormal, car naturellement déterminé à faire le mal.

Lisez, dans l'interview de Paul Danblon (voir index), avec quelle naïveté certains savants éminents se sont laissés piéger par des canulars.

Enfin, trouvez dans l'index général de la rubrique Sciences et Technologies, un lien vers un site Internet étonnant "Bad Science". Et prenez la mesure de l'humaine fragilité en matière de vérité.

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4. De  Gargantua   et  Pantagruel  à la  Collection Humboldt-Fonteyne   : l'autorité des médias modernes de diffusion massive de l'information.

a) Penser, construire ses convictions, c'est néanmoins pour nous tous, la plupart du temps, conférer de l'autorité.

Impossible évidemment de tout découvrir, observer, expérimenter par soi-même. L'essentiel de notre savoir nous vient d'autrui. La somme du savoir disponible est le fruit d'échanges accumulés par l'humanité au cours des siècles. La majorité des hommes n'y a rien apporté, et n'en a pas toujours retiré grand-chose, quelques-uns ont donné plus - appelons-les les génies -sans doute aussi pour en avoir retiré plus eux-mêmes. Chacun prend selon ses besoins, chacun donne selon ce que ses besoins (son désir) lui a fait découvrir. Beaucoup prennent un peu, peu ont donné beaucoup.

Bref, même la quantité de savoir d'un génie contient plus de choses qui viennent des autres que celles qui viennent de lui-même. En d'autres termes, la très grande majorité des vérités que chacun d'entre nous peut accréditer lui vient de la confiance qu'il accorde aux discours des autres, parce que, à supposer que nous le souhaitions, il nous est impossible de tout étudier par nous-mêmes.

Les opinions des proches, le discours du professeur, le manuel scolaire et tous les autres livres, la presse, la radio et la télévision, Internet : voilà le réservoir de nos vérités. Qu'est-ce qui nous fait alors pencher pour telle vérité plutôt que pour telle autre? Au nom de quoi nous mettons-nous à croire. Au nom de l'autorité! Oui, l'autorité que nous conférons nécessairement d'office à celui que nous suivons sans vérifier ses propos.

Bien sûr, les plus avertis et donc les plus éduqués  développent certaines précautions :

On peut se faire une idée de la valeur probable de telle vérité en considérant  la voie ou la méthode qui est à sa source : toutes, on l'a vu, ne sont pas également crédibles. Si on sait que tel écrivain a un engagement politique précis, si on se rend compte que tel message a une intention publicitaire, que tel éditeur ou telle chaîne de télévision est aux ordres d'une dictature, on se méfie un peu plus.

On peut encore, dès qu'on doit traiter une question importante, procéder par recoupements. Sans tomber dans le piège du consensus universel (ce n'est pas parce que tout le monde le dit, le croit, que c'est la vérité), on peut souvent, en relevant des contradictions, en identifiant certaines tendances à des sources précises, etc. se donner des garanties suffisantes de vérité.

On peut surtout opter résolument pour un scepticisme positif.

Cesser de dire et de penser tout court :  " Je crois que... " ou "  Je ne crois pas que... "  (dans le sens de " Je crois que ne..pas " ). Admettre que la prudence intellectuelle nous commande de dire " En fonction de ce que je sais et de ce que je suis ou de qui je suis, je crois que... " ; " En fonction de ce qu'il   prétend ou est réputé savoir, et de ce qu'il croit ou prétend ou est réputé être, celui que j'écoute ou que je lis a l'air de croire que " (parce qu'il peut encore mentir).

Non, cela ne signifie pas que toutes les opinions, tous les jugements ont une égale valeur (voir plus bas): tous les savoirs, toutes les expériences ne se valent pas, et tous ceux qui pensent ne peuvent pas prétendre à des compétences égales dans tous les domaines.

Sur les médecines paralèlles, un médecin ou un biologiste, un sociologue ou un psychologue auront évidemment plus de savoirs et plus de compétences que la ménagère qui soigne ses varices par homéopathie ou que l'ingénieur commercial qui soulage son stress par acupuncture, même si ces savants peuvent se tromper!

Non seulement  la ménagère et l'ingénieur peuvent, eux aussi, se tromper, mais surtout le caractère personnel, unique et limité de leur expérience, l'absence encore de toute méthode d'analyse de celle-ci, l'absence de données vérifiables, leur confère inévitablement une autorité infiniment moindre que celles de savants s'appuyant sur une méthode universelle et, théoriquement du moins, sur des travaux dont les données sont vérifiables et les conclusions susceptibles d'être plus ou moins directement testables expérimentalement.

Du reste, quoi qu'on en dise, la prudence sera bien plus souvent du côté des scientifiques qui souvent concluent sur le doute, et non sur la dénégation, que du côté de ceux qui affirment, certes légitimement, ce qui n'est pourtant que leur vécu.

b) L'autorité des médias massifs, l'autorité particulière de l'image.

b.1. Peut-être bien qu'une partie de la masse "marche" même avec la presse à sensation la moins vergogneuse, sans doute les amateurs de parapsychologie accréditent-ils trop volontiers les révélations d'une presse spécialisée qui peut difficilement inspirer beaucoup de défiance sur un domaine dont elle tire les produits qu'elle vend. Et ceux qui ont des convictions politiques suivent parfois trop aveuglément leurs médias de prédilection...

Mais reconnaissons que, pour tout le monde, ce qui est publié, sous une forme ou une autre, trouve spontanément une autorité dans sa publication, pour autant qu'elle se fasse dans un contexte de parfaite liberté d'expression et qu'elle émane d'un éditeur préjugé sérieux.

C'est que, de toute façon, vrai ou faux, le propos du livre, du journal ou de la télévision prend une importance de fait proportionnelle à l'étendue de sa diffusion. Même si je reste méfiant, mon attention modulera mon scepticisme selon que cette histoire d'enlèvement par des extraterrestres m'est racontée par un quidam au comptoir du Café du Commerce, ou que je la découvre dans mon journal. Surtout si mon journal n'est pas coutumier de ce genre de sujet!

Le sujet est trop vaste pour être développé ici. Disons seulement qu'une approche critique des médias massifs suppose l'éducation à une série de réflexes : identification de l'émetteur et de son éditeur, détermination des intentions ou des enjeux de l'édition, propriétés du support de la publication, etc.

Et arrêtons-nous à la responsabilité sociale des grands diffuseurs de l'information de masse, en l'occurrence celle de la presse écrite, de la radio et  surtout de la télévision. Surtout celle de la télévision, puisque c'est elle qui emporte l'audience la plus étendue, qu'elle a souvent même le monopole de l'information auprès des classes populaires. Surtout la télévision parce qu'elle use de l'image, dont on ne rappellera pas ici pourquoi elle induit d'elle-même un préjugé de crédibilité supérieure.

Bref, la télévision se barde de la double autorité de la diffusion hypermassive et de la force de l'image.

b.2.Laissons de côté le cas où elle mentirait, et celui où elle se tromperait, et arrêtons-nous à la responsabilité qu'elle peut prendre dans deux types de communication qui nous paraissent problématiques.

De beaucoup de débats télévisés.

Le premier concerne ce qui a été dit plus haut sur les jugements des scientifiques par rapport aux témoignages de l'homme de la rue. Les débats télévisés sont à la mode. Mais, de la manière dont ils sont dirigés, à quelles intentions majeures répondent-ils?

Est-ce qu'une certaine égalisation des opinions confortée par une égale présence sur le plateau et une égale attention des caméras et du présentateur ne favoriserait pas, auprés du grand public, un pluralisme de la vérité aussi illusoire que dangereux. (voir plus bas )?
Est-ce que l'attention particulière accordée d'ordinaire aux opinions des témoins non spécialistes ne constituerait pas la démarche démagogique obligée de chaînes qui concourrent à l'audimat en jouant la carte de l'identification du téléspectateur moyen aux, à des personnes qui se trouvent sur le plateau?

Je ne serais pas étonné de voir se multiplier les spectateurs qui, trouvant sur le plateau des gens ordinaires, des gens "comme eux ",  exprimant leurs idées avec le même statut télévisuel que leurs plus éminents interlocuteurs scientifiques, sont d'abord et seulement confortés dans l'idée qu'eux aussi ont une opinion absolument valable. Et ces émissions, loin d' offrir au public une réelle ouverture, ne fait que conforter la plupart des spectateurs dans leurs opinions déjà arrêtées. Humain? Trop humain, et très stérile.  Cette attitude n'est-elle pas déjà assez spontanée chez chacun d'entre nous pour qu'on cherche à l'assouplir, au lieu de la flatter? Sommes-nous si nombreux à nous mettre prudemment mais attentivement à l'écoute de tous les points de vue exprimés pour affiner, ou élargir, ou amender le nôtre?

Du jeu savant et dangereux de l'ironie.

Quand Rabelais raconte la naissance de Gargantua dans un chapitre entièrement ironique, d'abord il multiplie les marques de cette ironie jusqu'à la surabondance la plus loufoque ; ensuite, chacun de ces indices constitue une énormité en soi.
Il fait vraiment tout pour qu'on ne le croie pas : ce chapitre se donne évidemment pour une farce énorme, qu'il est impossible de prendre au premier degré. La nature de son message, une fiction - plus encore : un roman burlesque qui cultive l'invraisemblance par principe, retire d'emblée tout crédit à ce qui est raconté au premier degré.
Et il communique par écrit : son récepteur ne peut donc être qu'une personne relativement instruite à cette époque où l'analphabétisme est courant. Il a en outre tout loisir de lire à son rythme, de s'arrêter, de revenir en arrière.
Enfin, la culture ambiante de l'époque, même et peut-être surtout la plus populaire, multiplie les allégories. Ce devait donc être un réflexe naturel, pour le lecteur de l'époque, que de chercher tout de suite le second degré.

Quand, avec beaucoup de talent, Pascal Bustamente pour le Journal Télévisé de la RTBF, et Guy Lejeune avec la complicité de Paul Danblon pour l'émission  Oeuvres en chantier  de la même chaîne jouent un jeu similaire en présentant la collection Humboldt-Fonteyne, chacun dans son genre réalise avec beaucoup de talent une  "perle". (Allez dans l'index à gauche pour découvrir ces documents, si ce n'est déjà fait.)

Mais le genre télévisuel que chacun emprunte (reportage-annonce, documentaire) n'emporte pas d'emblée le téléspectateur vers le niveau de lecture sollicité, tant s'en faut. Ce qui était une grosse farce chez Rabelais devient chez Lejeune un jeu subtil, séduisant, d'autant moins évident qu'il suppose un solide niveau de culture alors qu'il est diffusé par un média qui s'adresse aussi aux milieux les plus populaires (avec cette réserve que son document a été diffusé dans une émission qui n'est pas faite pour drainer le public de masse, réserve moins valable pour le reportage de Bustamente, qui a cependant été relégué dans l'édition nocturne du JT).

En outre, tout ce qui, de près ou de loin ressemble à de l'information à la télévision se revêt d'office de la double autorité de l'image et la grande diffusion, surtout dans un Journal télévisé.

Enfin, les conditions ordinaires de lecture d'une émission de télévision ne permettent ni l'arrêt , ni le retour en arrière, ni une relecture.Qui pouvait s'imaginer qu'il valait la peine de brancher son magnétoscope?

Dès lors, il fallait un solide esprit critique et une très fine perspicacité pour juger de la collection Humboldt-Fonteyne! Mais au fond, à quelques nuances près, ils nous ont présenté l'un de manière synthétique, l'autre de manière plus qu'exhaustive, le personnage d'Humboldt-Fonteyne tel que le visiteur devait se l'imaginer en visitant l'exposition montée par M.A. De Spiegeleire.
Ils renvoient le téléspectateur à son propre esprit critique, l'exposition de De Spiegeleire ne fait pas autre chose.

Il y a là un jeu qu'on peut critiquer, mais qui, en la matière, ne peut vraiment porter préjudice à personne. Un jeu qui nous fournit une belle occasion d'initier à une lecture critique des médias.Une lecture critique qu'il faut promouvoir, parce que les médias ont pu, et pourront encore, n'en doutons pas, se livrer à des jeux similaires aux intentions moins innocentes.

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5. Pour répondre à cette objection aussi fréquente que peu réfléchie : chacun à le droit de penser ce qu'il veut, de croire à ce qu'il veut.

1. On ne peut pas concevoir de pluralisme en matière de jugements de vérité [ dire qu'une chose est, comment elle est, pourquoi elle est comme elle est,... ].  Le pluralisme, c'est pour les jugements de valeurs [ dire qu'une chose est belle ou bonne,... ou laide ou mauvaise,... ]. En admettant que nous soyons tous toujours assez éveillés pour faire la part entre les jugements de valeur et les jugement de vérité, à commencer par les nôtres.

Admettre que toutes les croyances se valent, c'est laisser prévaloir la vérité du plus fort, du plus démagogue, c'est laisser chacun osciller entre son intérêt égocentrique et les préconceptions véhiculées par son milieu. C'est au fond se résigner à ce que la vérité s'impose sur les champs de bataille ou grâce aux camps de concentration, à ce qu'elle soit celle du plus fort ou du plus riche.

C'est renoncer à mettre le moindre garde-fou aux délires individuels et collectifs. C'est simplement renoncer au concept même de vérité, celle-ci ne pouvant être qu'unique (sauf réserve développée dans le paragraphe suivant).
Un tel pluralisme équivaudrait au scepticisme le plus radical, le plus négatif -d'aucuns diront peut-être le plus désespéré.


2. Il ne faut pas confondre pluralisme et relativisme :

- Certes, toute vérité ne vaut que tant que les faits ne la contredisent pas, et donc toute vérité doit être a priori tenue pour relative. Cependant cette relativité de principe ne la relègue pas au niveau d'autres opinions courantes, mais peu ou pas fondées sur le même fait.

- Sur une même vérité peuvent se greffer des jugements de valeurs différents, issus de vécus différents mais également légitimes et sincères, qui donnent des discours forcément dissonnants. Le pluralisme doit évidemment exister au niveau de ces points de vue relatifs, mais il ne doit pas induire un pluralisme de la vérité, en faisant croire qu'il existe plusieurs vérités parce qu'il existe plusieurs vécus dissemblables mais également respectables du réel ; si je suis sincère, de bonne foi, mon opinion exprimera ma vérité, mais celle-ci n'a de valeur que sur le plan où elle s'exprime : celui de ma subjectivité. Et la subjectivité est forcément un domaine pluriel.

- Beaucoup de propositions données pour vraies n'ont pas reçu de vérification suffisante, mais répondent à l'urgence de l'une ou l'autre activité en cours. Plus souvent que nous le croyons, nous agissons sur des hypothèses, sur des paris, plus que sur des certitudes établies, vérifiées. Là aussi, il peut y avoir un pluralisme, mais pas celui de la vérité : il y a un pluralisme des hypothèses les mieux fondées, en l'absence de vérité.

3. Du pluralisme des hypothèses à la vérité plurielle : un dérapage commun.

"C'est vrai, d'ailleurs tu ne peux pas prouver que c'est faux."

Le langage et les discours courants étant ce qu'ils sont, admettons que les phrases de ce genre dépassent souvent l'intention de leurs énonciateurs et peuvent s'interpréter parfois sagement. La proposition est acceptable si je justifie ainsi la validité d'une hypothèse, d'un pari, d'une vérité temporaire que je me donne pour agir, pour m'aider à supporter la vie, pour construire ou sauvegarder mon identité,etc.

La proposition est, autrement, tout à fait indéfendable. Elle relève alors de l'égarement, de la bêtise ou de la sophistique (l'art de convaincre à tout prix, même avec des raisonnements vicieux, un art que les professeurs de philosophie de la Grèce antique -les sophistes- enseignaient volontiers).

C'est évidemment celui qui affirme une vérité, qui dit que la chose est vraie, qui doit apporter la preuve de cette vérité. Cette preuve ne peut pas naître de l'impossibilité pour ses contradicteurs, pour ses détracteurs, de prouver le contraire.

Sinon, tout est vrai, tant qu'on ne peut pas prouver que c'est faux! Y compris qu'un enfant ait pu naître par l'oreille de sa mère, comme le raconte Rabelais dans Gargantua , y compris toute la Collection Humboldt-Fonteyne , y compris mon contact permanent avec ces anges que l'on appelle trop souvent des extraterrestres, et qui m'ont donné pour mission, à moi et à une poignée d'autres élus, d'entreprendre l'éducation philosophique de l'Humanité!

Et je ne vous raconte pas la nuit que j'ai passée à jouer au whist avec les âmes évidemment damnées d'Oscar Wilde et de Pierre Louÿs (Non, c'est vrai! A trois, pas à quatre : il y avait un "mort"!)

 

4. Il ne faut pas confondre la tolérance sociale et le pluralisme épistémologique.

Admettre que chacun pense, donc croie ce qu'il veut est un droit humain sur lequel nous nous étendrions inutilement ici. Toute coercition en la matière, toute atteinte à la liberté de pensée n'a jamais fait surgir que des larmes et du sang, sans servir, tant s'en faut, la cause de la vérité!


La meilleure manière d'éviter l'impérialisme, la dictature de l'une ou l'autre croyance est encore de garantir légalement une liberté égale à toutes les convictions (avec des réserves morales variables selon les sociétés : la loi ne vous interdit pas de célébrer des messes noires, mais si vous y sacrifiez un nouveau-né...)
Toutefois, en imposant cette tolérance sociale, le législateur qui admet l'exercice de la liberté de pensée ne décrète pas l'égale validité scientifique ni même philosophique de toutes les pensées.
Il est pourtant trop courant d'entendre des gens justifier leurs convictions en rappelant simplement leur droit à liberté de pensée! Mais ce droit-là, c'est évidemment le droit aussi bien à l'erreur, au délire, qu'à la vérité.


Toutes les subjectivités se valent dans la mesure où elles sont de bonne foi, mais la recherche de la vérité, c'est d'abord un effort pour dépasser la subjectivité : il n'y a de vérité qu'universelle, ou répondant à des principes universels.(Avec cette réserve encore que cette universalité reste forcément relative à un point de vue humain - voir par exemple la  Lettre sur les Aveugles  de Diderot)


J'ai bien le droit de croire dans la réincarnation, j'ai même celui de confier ma personne et tous mes biens au Maître de la secte, en qui j'ai mis ma foi. C'est ma liberté. Elle doit être totale, ou elle n'est pas. Elle est donc même la liberté de m'aliéner (de ne plus être maître de moi-même, d'esprit, voire de corps), de me tromper, de me laisser tromper.


Mais la FOI (du latin fidem [fides], la confiance), n'a précisément de sens que là où manquent les faits, les preuves... Si respectable que puisse être cet acte de confiance, il ne peut renvoyer qu'à lui-même. Toutes les fois se valent donc, dans la mesure où les croyants des croyances les plus diverses et parfois les plus opposées ne peuvent justifier leur croyance que...par leur foi (dans une révélation, une intuition). La vérité universelle n'y trouve pas son compte.


Qu'il y ait donc un pluralisme en matière de FOI. Mais que celui-ci ne soit pas une nouvelle conjuration de l'obscurantisme contre la pensée positive et expérimentale, dont les vérités - parfois ingrates, souvent fragiles, par principe toujours relatives- sont les seules qui puissent offrir une certaine universalité, et comme telles, les seules qui puissent nous laisser vraiment libres.


Cette pensée-là du reste n'interdit pas la foi, parce qu'elle ne dit jamais qu'une chose n'existe pas : elle s'abstient seulement de prétendre qu'une chose existe quand elle ne peut en établir l'existence par l'observation et l'expérience. Là où les preuves manquent, elle n'interdit pas les spéculations et tolère les croyances pourvu que les premières se reconnaissent comme des hypothèses plausibles, et les secondes comme d'irrépressibles intuitions. Elle ne prétend pas englober toute la vérité, mais elle reste le seul rempart contre les délires, les propagandes, les conditionnements.

 
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A l'heure où je tape ces pages, les riches archives que le journal Le Soir  met sur Internet  n'ont pas encore incorporé les articles du mois d'avril. Ne négligeons cependant pas cette puissance ressource de documentation en ligne, que vous êtes d'ailleurs invités à utiliser à propos d'articles sur la Collection interdite. [ http://www.lesoir.be/ dans une nouvelle fenêtre de votre navigateur ]

Quand l'esprit sort par un petit orteil

Qu'est-ce qui passionne les Israéliens ces jours-ci ? Une histoire d'exorcisme! Une veuve de 68 ans, de Dimona (petite ville près de Beersheva), fut brusquement possédée par un " dibbouk ", esprit usant de sa bouche pour parler avec la voix de... Pinhas, son défunt mari.

Il est recommandé, depuis le XVIIème siècle, de faire appel à un rabbin célèbre, de préférence cabaliste, pour chasser l'esprit malfaisant. C'est le vénérable rabbin David Basri, connu pour sa piété et pour ses connaissances en " kabbalah ", tradition mystique juive, qui accepta de venir délivrer la malheureuse.

Il a discuté pendant plus d'une heure avec le dibbouk devant cent témoins, raconte, la voix étranglée par l'émotion, son fils le rabbin Itzhak Basri interviewé par la radio d'Etat israélienne.

Le rabbin cabaliste finit par chasser l'esprit du mari qui menaçait d'étrangler son épouse et de l'amener avec lui "vers les ténèbres ", en l'obligeant à quitter le corps de la veuve par le petit orteil du pied gauche, comme le veut la tradition, explique Itzhak Basri.

Et, comme il sied à notre époque moderne, la cérémonie d'exorcisme fut enregistrée sur cassette audio et en vidéo. C'est la preuve la plus éclatante que Dieu existe, que notre Torah dit vrai! , s'exclame, triomphant, le fils de l'exorciste. Un extrait de la cassette a été diffusé par la radio, témoignant comment le rabbin cabaliste força l'esprit d'abord à se nommer, puis à se soumettre: Au nom du Dieu tout puissant, je t'interdis d'entraîner cettefemme. Sors! Quitte son corps, je te l'ordonne! Le " dibbouk " discutailla mais prit religieusement la porte, via le petit doigt de pied.

La deuxième chaîne de la radio d' Etat israélienne, qui consacra beaucoup de temps à cette histoire, fut bombardée de centaines d'appels exprimant soit l'admiration pour le sauvetage, soit l'indignation d'un obscurantisme d'un autre âge.

Autre âge ? Les militants du parti orthodoxe sépharade " Shass " distribuent des milliers d'amulettes devant garantir longue vie et santé à tous ceux qui voteront pour cette formation politique, bénie par le Tout-Puissant...

VICTOR CYGIELMAN (Le Soir, 24/04/1999)

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